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04/09/2009

la mesure humaine en Corse

 

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 A Speloncato, Edouard, François et tous nos amis qui s'intéressent au patrimoine sont sur la brêche pour préparer les journées du patrimoine, cuvée 2009. Infatigablement nos archivistes favoris lisent et relisent, glosent, supputent, pèsent le pour et le contre, s'interrogent, mesurent ...

A l'honneur, cette année, en raison d'une date anniversaire qui pose plus de questions qu'elle n'en résoud, notre chère Collégiale Santa Maria Assunta :

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 L'ancien tympan (XIème siècle) de l'église Santo Stefano (disparue) du vieux village voisin de Giustiniani - abandonné depuis des siècles - trouvé dans les murs d'un paillier construit dans la proximité de Santo Stefano, récupéré et enfin récemment remis à l'honneur par son installation au-dessus de la grande porte de la Collégiale...
En dessous, et "depuis toujours" un linteau gravé donne cette date: 1509 ... Cinq cents ans, donc ...
et d'arpenter l'église, documents en mains, pour essayer d'en comprendre les différentes étapes de construction, en particulier ses transformations lors de son passage à l'état tant convoité et honorifique de Collégiale: mais comment s'y retrouver lorsque les textes de cette époque, en particulier du "SOMMARIUM" qui argumente en faveur  de l'obtention de ce titre, vous parlent de palmi , par exemple...
Voici donc ce précieux travail réalisé par Anton Dumenicu MONTI en 1982 pour l'ADECEC de Cervioni et qui éclaire bien des domaines de la vie rurale d'autrefois, à une époque où la vie se règlait sur le pas et la main de l'homme. Un pas et une main aux dimensions variables d'une vallée à l'autre ...

"ESSAI SUR LES ANCIENNES UNITES DE MESURE

UTILISEES EN CORSE AVANT L’ADOPTION DU SYSTEME METRIQUE

ANTON DUMENICU MONTI
ADECEC CERVIONI 1982

 

I. UN MERVEILLEUX INSTRUMENT DE MESURE : LA MAIN

Mesurer c’est évaluer une quantité en la comparant avec une quantité de même espèce dite unité de mesure. Pour matérialiser les unités, les hommes ont d’abord utilisé le corps humain, puis ils ont fabriqué des instruments de mesures.

Le palmu est la plus grande longueur matérialisée avec une main. C’est la distance entre l’extrémité du pouce et l’extrémité de l’auriculaire en position écartée.

Le palmu des couturières, utilisé pour mesurer les lignes courbes, le tour de taille par exemple, est le même que le précédent, mais avec l’index, le majeur et l’annulaire repliés (d’ap. R. PECQUEUX BARBONI).

Un palmu grande est obtenu en ajoutant au palmu la longueur de la phalangine du pouce. Un simple mouvement de bascule sur l’extrémité du pouce permet cette addition.

Le scumessu est la distance entre les extrémités du pouce et de l’index en position écartée. Elle vaut environ les 4/5 du palmu. C’est l’espacement employé dans la plantation des ails. C’est aussi, à Cervioni, le diamètre d’ouverture du moule à fromage (fattoghja), le diamètre de base étant la distance entre l’extrémité de l’index en position tendue et l’extrémité du majeur en position repliée. La profondeur du moule est obtenue entre le majeur et l’index en position tendue.

Le massumè ou sussumè est la plus grande longueur obtenue en tendant le pouce perpendiculairement à l’avant-bras et en repliant les quatre autres doigts. Elle va de l’extrémité du pouce au métacarpien de l’auriculaire.

Le pouce (u ditone) est utilisé pour des mesures dans sa longueur et dans sa largeur. Sa phalangine permettait, par ex., de régler la largeur des plis en couture. Les quatre autres doigts étaient parfois utilisés dans le sens de la longueur, mais surtout dans le sens de la largeur. On a ainsi des mesures, de 2, 3 et 4 doigts.

La manciata est la quantité la plus grande que peuvent contenir les deux mains faisant cuvette. La manata est la contenance d’une main faisant cuvette. Le pugnu est la contenance de la main fermée. Ces volumes variaient certes d’un individu à un autre, mais une personne pouvait arriver à une grande précision dans la répétition du geste. C’est ainsi que les femmes qui utilisaient le sel à manate pour les salaisons, réussissaient à conserver le même goût à la charcuterie d’une année sur l’autre pendant toute une vie. J’ai connu un joueur de cartes, grand tricheur il est vrai, plonger la main dans un sac de haricots, en retirer une poignée (un pugnu) et être capable de donner le nombre de graines à une ou deux unités près.

Le mannellu est la quantité de tiges de céréales que la main peut retenir pendant la moisson. Les  mannelli sont assemblés pour former une mannella (gerbe, ou botte).

Lorsqu’on semait le lin à la volée, il fallait que la graine soit bien répartie, ni trop dense, ni trop clairsemée. La densité était évaluée sur la pulpe du pouce : le pouce, appliqué sur le sol, accrochait une quantité de graines que l’on évaluait.

 

II. LES BRAS ET LES JAMBES

Le bras (bracciu) est la distance entre l’extrémité des doigts et le moignon de l’épaule. On utilise aussi la distance entre l’extrémité des doigts et le moignon de l’épaule opposée, le bras étant horizontal ; ou encore, la distance entre les extrémités des doigts des deux mains, les bras étant disposés horizontalement.

Le pas (passu) peut être considéré comme une mesure éminemment élastique. Cependant, j’ai connu des personnes sachant régler leur pas de façon à obtenir le mètre avec une grande approximation.

La palanca, ou palancata, est la distance obtenue en faisant le pas le plus long possible (FALCUCCI). On trouve le mot dans un texte récent :

« Cusì à u passu di a furmicula
À trè palanche di quelle chjappe
Toccu à Fasgianu a cimicicula
Perchè Maria n’ùn s’achjappe ».
(TIRENU : Ghjuvan Paulu LANFRANCHI, Ms).

 

III. LES UNITES DE LONGUEUR

1. Le palmu. C’est l’unité principale. Bien sûr elle varie avec les individus mais cela n’apporte guère de perturbations dans les relations commerciales puisque le choix de l’unité de mesure appartient au vendeur, l’acheteur étant libre de l’accepter ou de le refuser.

Le palmo genovese valait 24,769 cm (NOB, ROB, MAU)

L’empan de France valait de 22 à 24 cm.
A partir du XIXe s., le mot palmu est employé pour désigner le quart de mètre, soit 25 cm.
Expressions : marcante di palmu = marchand de tissu. Fà un palmu di musu = bouder.

2.  La mazza ou mezacanna = 5 palmi = 1,23845 m.

A la Municia d’Orezza, dans la famille Grazi où les femmes étaient tisserandes de mère en fille, il existe une mazza qui a longtemps servi à mesure les toiles de lin. C’est une latte en bois de châtaignier de section 3 cm x 2 cm. L’usure des extrémités et la largeur des entailles (segni), dépassant parfois le mm, rendent difficile une description précise. Des mesures, effectuées avec le plus grand soin donnent des résultats surprenants :
La mazza mesure 125,75 cm. Elle est divisée en 5 palmi d’inégale longueur : 24,95 - 25,20 - 25 - 25,20 - 25,40 (théoriquement, chacun aurait dû mesurer 25,15 cm).
Aux extrémités, les palmi sont subdivisés :
- l’un en deux meziplami, celui du bout étant lui-même divisé en 2. Cela donne : 6,25 cm - 6,45 cm - 12,25 cm.
- L’autre est divisée théoriquement en tiers : 8,55 cm - 8,45 cm - 8,40 cm.

Une complication pour mesurer un lé, on coinçait le début sur l’épaisseur avec le pouce et on tournait sur la mazza. Donc, dans la pratique, la mazza était la longueur de la latte augmentée de l’épaisseur, ce qui donne pour celle de la Munacia : 125,75 + 2 = 127,75 cm.

3. La canna = 10 palmi = 2,4769 m.

4. La lenza = 50 palmi.

5. Le bracciu (it. Braccio, pl. braccia) est une mesure qui devait être d’une soixantaine de cm.

Il est important de se rappeler que la Corse a eu avec la Toscane des relations politiques à une certaine époque et des relations commerciales à toutes les époques. BOS dit d’ailleurs, en 1765 : « La monnaie et le poids de Corse sont égaux à ceux de Toscane ». Le braccio legale toscano a été fixé en 1863 à 0,583587 m (CAV).
FOR donne un bracio de 1,949 m. ( ? ).

6. Les mots mazza et bracciu ont été utilisés pour une mesure de 4 palmi (NOB, ELE). Il se peut que cette utilisation soit postérieure à l’établissement du système métrique, les Corses voulant se donner une unité voisine du mètre. On a dit que cette mazza servait pour mesurer les étoffes, ce qui est certainement pratique (v. l’aune française de 1,188 m). Or la mazza de Benedetta Grazi, qui a tissé jusque vers 1930, prouve bien que celle de 5 palmi servait pour les étoffes. Cela est confirmé par Barberine Castelli (91 ans en 1976) et sa sœur Julie-Marie (89 ans en 1976) de Leccia di Porti Vechju, fileuses et tisserandes, qui ont toujours utilisé celle de 5 palmi.

7. Pour les itinéraires, les mesures étaient faites avec des unités de temps. Ainsi les bergers cortenais disaient qu’il fallait une demi-heure pour aller des bergeries des Grottelle au lac de Melu et 4 heures pour atteindre le sommet du Rotondu. Dans les rapports techniques, on se servait du miglio d’Italie valant 1000 passi, ou mieux 1000 passi romani, soit 1478 m. La lieue de France de 25 degré valant 4445 m, trois milles d’Italie valaient à peu près une lieue de France (JAU).

 

IV. LES UNITES DE POIDS

1.  La libbra est l’unité principale de mesure des poids. La politique et le commerce ont introduit en Corse :

- La libra toscana = 339,542 g (CAV), divisée en 12 once, l’oncia en 8 dramme, la dramma en 3 scrupoli, le scrupolo en 24 grani.
- La libbra genovese = 326,48g (ROB), divisée en 12 once, l’oncia en 24 denari, le denaro en 24 grani.
- La libbra romana = 327,45 g.
- La livre française = 489,50585 g, divisée en 2 marcs le marc en 8 onces, l’once en 8 gros, le gros en 72 grains.

La libbra génoise fut imposée dès le XIVe s., au moins, à Bonifaziu. Au milieu de XVIe s., les Corse, par l’intermédiaire des Nobles-Douze, réclamaient l’unification des poids et mesure. En 1578, l’Office de Gênes décrétait : da qui inanzi si riduchino al peso e misura di Genova (LIB). Cette décision ne combla pas le désir des Corses puisque, dès 1581, les N-12 demandaient que les poids et mesure siano ridotte al solito antico, ce qui fut évidemment refusé. Même refus en 1592 ou 1593 lorsque les N-12 demandent que la vente du sel se fasse au peso corsesco, un poids dont nous ne savons rien.
Les instruments de mesure étaient vérifiés et marqués deux fois l’an par des inspecteurs des marchés, les ministrali. Cela aurait dû supprimer les contestations, surtout pour les poids facilement contrôlables. Et pourtant il y en eut, malgré certaines tolérances, comme à Bastia où l’on admettait, dans la vante au détail, une différence de 4 onces pour 5 livres (BSSHNC, fasc. 61, p.280).
Le système métrique fut donc accueilli avec soulagement, comme l’indique le proverbe : ch’ellu eviva u chilò, chì a libbra passa è vene.

2. L’unchja (lat. uncia, It. oncia, Fr. once) est le douzième de la livre génoise, soit 27,2 g. Dix huit de ces unités équivalent à une livre poids de marc.
Noter que l’uncia des Romains a été utilisée comme terme général signifiant 1/12. C’est ainsi que l’on a parfois utilisé l’unchja dans les mesures des longueurs comme 1/12 du palmu.
Dans le langage courant, le mot unchja désigne une petite quantité : Damine un’unchja = donne-m’en un tout petit peu.

3. Le rubu = 25 livres de Gênes = 8,162kg.

4. Le cantarettu = 4 rubbi = 100 livres de Gênes = 32,648 kg.

5. Le cantaru = 6 rubbi = 150 livres de Gênes = 48,972 kg. Il est sensiblement égal à 100 livres poids de marc (48,951 kg).
Avec la vulgarisation du kilogramme, le cantaru fut compté 50 kg. C’est ainsi que dans un jugement de 1839 on lit : deux quintaux de fer, c.à.d. 100 kg (JUS). Plus tard le mot cantaru a été utilisé pour traduire le mot quintal.

6. La somma = 200 livres de Gênes. En 1702, la soma d’huile en Balagna avait été altérée et valait 209 à 210 libbre (FOR).

 

V. LES UNITES AGRAIRES

1. La bacinata est la superficie de terrain capable de recevoir un bacinu de semence en céréales. Pour un bacinu déterminé, cette mesure variait en fonction de la qualité de la terre. En effet, l’ensemencement était plus dense dans les terres riches que dans les terres pauvres. « La pianura riceve più semente che la collina e le terre macchiose » (ELE).
Voici une correspondance avec le système métrique d’ap. NOB : bonnes terres 3,01 ares, terres médiocres 3,93 ares, mauvaises terres 4,63 ares.
CAS donne la correspondance suivante : 10 arpents valent 139,9 bacinate en bonnes terres, 107,11 en terres médiocres, 84,63 en terres mauvaises. En comptant l’arpent de Paris 34,18869 ares, on obtient pour la bacinata : 2,44 ares en bonnes terres, 3,19 en terres médiocres, 4,04 en terres mauvaises.
Bien entendu, il faut aussi tenir compte du bacinu local. En 1839, le juge de Cervioni estime à 5 ares la bacinata dans la plaine alluviale de Fiumalisgiani (JUS).
Lors de l’estimation des biens nationaux de la communauté de Brandu, faite le 13 floréal en VI, la bacinata vaut 3,6 ares (Arch. dép. 1 Q 43).

2. La mezinata = 6 bacinate.

3. Le pattu est un carré de 100 palmi de côté, ce qui équivaut à 613,5 m² (ROB).
Cette correspondance, où intervient le système décimal, a-t-elle été introduite tardivement ?
En 1801, le maire de Cervioni écrit : « un patto forma una bacinata e mezzo » (ELE).
En 1837-1839, à trois reprises, le juge de paix de Cervioni évalue le pattu à 500 m² : « 90 ares environ faisant 18 pats » (JUS).
Avec la vulgarisation du système métrique, le palmu étant compté 25 cm, le pattu vaudra 625 m².

4. La ghjurnata di vigna est l’étendue de vignoble piochée par un homme en une journée. Elle est le tiers de la bacinata d’après NOB).
CAS établit ainsi la ghjurnata : 1 are en bonne terre, 1,5 en terre médiocre, plus de 2 en terre mauvaise.
En 1801 (ELE) le maire de San Ghjuglianu dit qu’un pattu vaut 2,5 ghjurnate, d’où une ghjurnata de 2,45 ares.
En 1837 (JUS), le juge de paix de Cervioni compte la ghjurnata à 2,40 ares.
Dans une expertise de 1861, il faut 81 ghjurnate pour piocher 2 ha de vigne, ce qui fait 2,47 ares la ghjurnata.

 

VI. AUTRES MESURES DE SURFACE

1. Le palmu et la canna en carrés sont communément employés, et cela jusqu’au XXe s. La canna (de 6,25 m² aux XIXe et XXe s.) sert pour mesurer les planches, les crépis des maisons, les murs, l’estimation faisant intervenir, en plus, l’épaisseur.

Une canna de lauze permet la construction de 3 m² de toiture. Dans un devis pour une toiture les teghje sont évaluées en canne, palmi et palmetti.
En 1851, à Cervioni, une canna de pierres correspond à 36 some.

2. Dans une expertise faite en 1813, un terrain mesure 1395 palmi guadrati ou 27 piedi 45/50. Dans cette mesure où le palmu est de 25 cm, le pede vaut 3,125 m².
Cette correspondance est confirmée dans une expertise faite à Cervioni vers 1863 où apparaît un « pied corse » et un pede corsu semplice qui est sa moitié. On lit en effet :
a. 319,88 m² = 102 pieds corses. D’où 1 pied corse =  3,13 m².
b. 319 metri guadrati 88c o sia 204 piedi corsi semplici. D’où 1 pede semplice = 1,568 m².

En 1864, Domenico Peretti, 85 ans, atteste avoir fait, sa vie durant, de nombreuses expertises et utilisé comme mesure pour sols de maisons et jardin le piede (misura usata in Cervione), rectangle de 50 palmi sur 32 cm, soit une valeur de 4 m². Il s’agit là du piede di rè. En effet, en 1861, le même Peretti accompagné de Matteu Frediani, experts désignés par le juge de paix, avaient évalué un sol de maison à palmi 3520 che fanno piedi di rè 53.

 

VII. UNITES DE CAPACITE

A. Pour les matières sèches

Dans le système de mesures pour les matières sèches (céréales, châtaignes, haricots, fèves, noix, amandes, lupins, olives, sel, chaux, charbon...) régnait la plus grande confusion malgré l’existence d’un instrument de mesure de base, généralement de forme cylindrique : u bacinu. « Le Bazin est la mesure ordinaire de toute l’Isle, mais plus ou moins grande suivant les différents Païs ou Juridictions » (Histoire de l’isle de Corse, Nancy 1768).
Très tôt la République de Gênes tenta une codification et l’introduction de ses propres mesures, tout au moins dans les villes qu’elle contrôlait. Cela ne fit qu’augmenter la confusion. On vit apparaître le bacino maggiore et le bacino minore, les mesures all’antica et les mesures riformate. D’ailleurs l’Office de Corse prend des décisions contradictoires. En 1583, les mesure génoises sont imposées car il faut que les sudditti vivino e stiino con la medesima misura e peso del suo Prencipe (LIB p. 92). L’année suivante, il consent que, dans toute l’île, les poids et mesures reviennent au solito antico (LIB p. 100).

Autre complication, les mesures faites avec le bacinu sont de deux sortes :

- à rughja para, ou à stavellu, ou a raso,
- à rughja tonda, ou a colmo.

Dans le premier cas, la capacité du bacinu s’arrête au bord supérieur. La rasatura s’obtient sur l’aire avec un stavellu du joug, ailleurs avec une quelconque règle droite.
Dans le second cas, on met dans le bacinu autant de matière qu’il peut en contenir, celle-ci formant un cône renversé au-dessus du bord supérieur. Généralement les mesures étaient « combles », sauf pour les céréales, mais cela n’était pas une règle.
La République de Gênes encouragea les communautés à importer des bacini en bronze, bien entendu a spese del Comune. Les mesures en bois devaient avoir le bord supérieur cerclé de fer. Elles étaient contrôlées par les vérificateurs aux frais des propriétaires. Le manque de gratuité fut un obstacle à l’unification.
Dans les relations commerciales entre individus, les mesures étaient faites avec le bacinu du vendeur. Dans un acte de 1535 du notaire Santulino du Campulori (Arch. dép.) il est précisé que le blé a été mesuré a lu bacino di Agustino... a la rugia tonda.
Dans les « Statuti, Capituli et Ordinazione » que les Corses avaient fait approuver en 1468 Galeazzo Sforza, duc de Milan, on lit : che lo bacino di terra comune sia tutto ad una misura, et sia a lo bacino antico di messer Joanni, reserbato la Balagna (Hist. de FILIPPINI, t.II, appendice I, p. XVI, par GREGORJ).
Aux XIXe et XXe s. le mot bacinu fut conservé pour désigner le décalitre.
Le 25.12.1835, le Conseil municipal de Cervioni vote une somme de 10F pour la confection d’un décalitre et d’un demi-décalite, « le boisseau et le demi-boisseau étant supprimés par l’arrêté de Préfecture du 14.6.1834 ».

1. Le bacinu est donc l’unité principale de mesure des capacités pour les matières sèches. Des recherches pour traduire sa contenance en litres ont donné des résultats très différents selon les régions ou les auteurs :
Aiacciu : 9,145  l (NOB, ROB, MAU, FOR).
Bastia : 8,4473  l (NOB), 7,397 (MAU, FOR).
Corti : 7,9419  l (NOB).
Sartè : 10,0233 (NOB, MAU).
Bonifaziu : 9,045  l (MAU, FOR).
Vivariu : 13,06 (ROB). Pour établir son calcul, ROBIQUET utilise l’indication selon laquelle un bacinu pesait 30 livres de Gênes et prend 0,75 comme densité du blé. En 1835, la douane de Cervioni saisit 14,08 hl de blé froment pesant 1141 kg, ce qui donne 0,81 pour densité (JUS).
CAS dit que le blé pèse 11,5 livres de marc à Calvi, Balagna, 12,5 à Bastia, Aleria, Corti, Capicorsu et Nebbiu, 14 à Aiacciu, 19 à Vicu et Sartè. En utilisant 0,81 comme densité, on a les contenances suivantes : 6,95 l - 7,55 - 8,46 - 11,48.
A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), le maire dit que le bacinu pèse 18 livres de Gênes, ce qui ferait une contenance de 7,25 l.
Pour le maire de Cervioni, à la même date (ELE), le bacinu pèse 20 livres de Gênes ou 14 ,5 de France, ce qui ferait 8 l et 8,76 l.
Toujours à Cervioni, en 1840 (JUS), le juge de paix évalue à 9 kg un « bagin » et demi de blé, ce qui fait le bacinu à 7,4 l.
Pour le sel, il semble que l’on ait adopté assez tôt la pesée. En 1659, les autorités génoises établissent la correspondance suivante (LIB p.402) : 20 bacini de sel = 453 libbre. En prenant 2,17 pour densité, on a un bacinu de 3,4 l.

2. Le mezinu = 6 bacini.

3. Le staru ou staiu = 12 bacini (JAU, JUS, MAU).
Au Campulori, le staru était aussi appelé soma (ELE). Dans le Capicorsu, le stajo devait valoir 87 à 88 l (MAR). En Toscane, un staio de blé valait 24 l.

4. La mina ou mena. CAV, utilisant les « Tavole di ragguaglio dei pesi e delle misure in uso nelle varie Provincie del Regno » (Roma 1877), donne 29,13295 l pour le contenu de secchia de La Spezia et précise qu’elle était la quatrième partie de la mina genovese. Celle-ci valait donc 116,5318 l. Elle était divisée en qurtini, staja, quarte et gombette (96 dans une mina).
En 1581, après que les autorités génoises aient voulu imposer des unités inférieures à celle utilisées en Corse, la mina de blé était comptée 16 bacini.
En 1659 ou 1660, les mêmes autorités faisaient correspondre la mina de sel à 20 bacini de 22 libbre 7 once, ce qui donne une mina de 70 l. Les unités pour le sel étaient plus petites que celles pour les céréales. Cela est confirmé par la correspondance des Agents de France à Gênes (in BSSHNC). En 1737, la mina de sel pesait 450 livres de Gênes à Aiacciu et 312 à Bastia, ce qui donne environ 67,7 l et 46,9 l.
En 1730, d’après le gouverneur Felice Pinelli (« Relazione dei tumulti di Corsica… », Santelli ed., Bastia 1854, p.44), il fallait 14 à 15 bacini de Corse pour faire une mina de Gênes.
En 1759, JAU écrit : « La mine est omposée de 14 bazins et le star de 12 ».
MAU donne à la mina une contenance de 15 bacini et une valeur de 110,955 l.
MAR. D’ap. ROB, prende en compte le même nombre de bacini, mais une valeur de 108,545 l.
Noté : un spurtellu de castagne, una cofa di calcina spinta, una lenzulata di paglia, una barcata di petre, una saccata di sugu, un ditale di grana (de ver à soie).

5. « M’accintolono l’altr’anno un pollone
« Ch’era lo meglio di quanti n’avea :
« Era assatoghju, e pieno un capparone
« Ogn’anno di castagne ci cogliea ». (« Ottave giocose » di prete Guglielmo ANGELI delle Piazzole d’Orezza, publiées par Regolo CARLOTTI in « Trè novelle morali tratte dalla storia patria », tip. Fabiani, Bastia 1835). Carlotti dit que le capperone était un gobelet fait de deux feuilles de lapazzo (rumex, patience, appelé aussi romice) contenant trois manciate de châtaignes fraîches.

B. Pour les liquides

1. Le boccale, appelé parfois pinta, ou amola.
La pinta italienne valait enviorn un litre (PET). La pinte de Paris mesurait 0,93 l.
Au Campulori en 1801 (ELE), le boccale de vin pesait 4 livres de Gênes, soit une capacité d’env. 1,3 l. Le boccale d’huile pesait 8 livres, soit une capacité de 2,84 l (densité 0,92). La correspondance en poids, donnée en chiffres ronds par le maire de San Ghjuglianu, ne peut être qu’approximative.
La valeur du boccale de vin qu système général donné par FOR est 1,29631 l, donc comme à San Ghjuglianu.

Des systèmes particuliers donnent les valeurs suivantes :

- Pour le vin : Bastia 1,302 l (ROB, MAU, FOR), 1,321 (NOB). Aiacciu 1,56 (MAU, FOR). Bunifaziu 1,513 (ROB, FOR). Corti 1,389 (NOB, ROB, MAUR, FOR). Sartè 1,18 (ROB, FOR), 1,0018 (NOB).
- Pour l’huile : Bastia 3,72 (NOB, MAU, FOR). Bunifaziu 2,212 (MAU, FOR). Calvi 1,535 (FOR). Corti 4,744 (NOB, MAU, FOR). Sartè (MAU, FOR), 4,0072 (NOB).

Dans les comptes de la Certosa di Pisa (Ms) pour les revenus encaissés en Corse dans la seconde moitié du XVIIIe s., on distingue les boccali « alla Corsa » et ceux « alla Pisana », les premiers ayant une contenance double des seconds.

2. Le mezuboccale, ou meza, ou mezetta = moitié du boccale.

3. La querta = quart du boccale.

4. Le fiascu = 2 boccali.

5. La zucca = 9 boccali. En mesure bastiases donnée par (NOB), cela ferait 11,889 l. Après l’adoption du système métrique, la zucca a été comptée 12 l à Bastia (P. VATTELAPESCA : « Versi italiani e corsi ») et au capicorsu (MAR).

Le mot zucchetta est encore utilisé pour désigner l’ustensile d’un dal servant à mesurer le vin.

6. La soma = 54 boccali pour le vin.

A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), la soma de vin valait « per l’avanti » 54 boccali, « ora » 60.
En 1836, le juge de paix de Cervioni comptait la soma de vin 72 l (il s’agit de la charge de mulet évaluée par un expert). Le même juge, en 1840, évalue la soma de chaux à 10 dal.
Dans la première moitié de XXe s., la soma de vin était comptée 60 l à Cervioni et 80 l à l’Oneu, plaine de San Ghjuglianu. Cette dernière mesure semble la plus répandue : Capicorsu (MAR, qui la compte aussi 75 l), Olmu,…
A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), la soma d’huile valait 80 quarte, soit 20 boccali, env. 57,34 l.

7. Le barile.
En 1765, d’ap. (BOS), l’huile se vend en « barils de 20 pintes et en pintes de 4 quarterons ; le vin se vend en tonneaux de 12 zuche, la zucha valant 9 grandes bouteilles de Florence ».
MAR compte 80 l pour le baril de Gênes et précise que celui de Corse a toujours contenu 144 l. VATTALAPESCA indique aussi que le barile de vin était de 12 zucche de 12 l.

8. La botte. In « Tariffa dei Notaj e cancellieri criminali » (20 févr. 1573), la botte corsesca vaut barili cinque. On trouve cette même corréspondance dans MAR, ce qui donne la valeur 144 x 5 = 720 l.
La botte de 5 barili servait aussi pour exporter le poisson de l’étang de Chjurlinu.

9. La mezzarola genovese = 159 l (CAV).

10. Aux premiers temps de la Corse française, l’huile et le vin exportés à Marseille payent une taxe de 20 sols par millerole, unité provençale de 64 l (64,33 à Tunis).

11. A Cervioni, dans le première moitié de XXe s., le lait au détail était vendu en quarti d’un cinquième de litre.

12. En chaudronnerie, le volume d’un plat à tourtes est donné par le nombre d’oeufs devant entrer dans la composition du fiadone.

 

VIII. POIDS ET MESURES A BASTIA EN 1789.

L’Almanach « dell’Isola di Corsica per l’anno 1789 » publie des tableaux très intéressants donnant les « Rapporti dei Pesi e Misure di Parigi, con quelli di Bastia, e dei Pesi e Misure di Bastia, con quelli di Parigi ». Malheureusement, ces tableaux contiennent de nombreuses erreurs d’impression et de calcul. En essayant de réparer ces erreurs et en utilisant la conversion des anciennes mesures en nouvelles donnée par le Bureau des Longitudes, on obtient les résultats suivants :

A. UNITES DE POIDS.

- La libbra vaut 10 onces 5 gros 36 grains, soit 326,968 g.
- Le cantaru de 150 libbre vaut 49,045 kg.

B. UNITES DE LONGUEURS.

- Le palmu vaut 9 pouces 2 lignes, soit 24,81 cm.
- La mazza, dite mezacanna, de 4 palmi vaut 99,3 cm.

C. UNITES AGRAIRES.

- La bacinata vaut 7,14 verges pour les bonnes terres soit 3,014 ares, 9,33 pour les médiocres soit 3,94 ares, 10, 83 pour les mauvaises soit 4,57 ares.
- La mezinata vaut 6 bacinate.
- La ghjurnata di vigna est le tiers de la bacinata.

D. UNITES DE CAPACITE POUR LES SOLIDES.

- Des calculs permettent les conclusions suivantes :
- Le boisseau de blé pèse 10,192 kg.
- La densité est 0,8046.
- Le bacinu pèse 5795 g.
- Il vaut donc 7,2 l.
Ces calculs amènent à trouver une valeur de 325,69 g pour la libbra de Bastia, alors qu’elle est de 326,968 dans le premier tableau.
- Le staju vaut 2 mezini de 6 bacini chacun.

E. UNITES DE CAPACITE POUR LES LIQUIDES.

Pour le vin,
- Le boccale vaut 1,294 litre.
- La zucca de 9 boccali vaut 11,633 l.
- Le barile = 12,438 zucche = 144,69 l.

Pour l’huile,
- La pinta vaut 3,70 l.
- La quarta vaut 0,925 l.

 

IX. BIBLIOGRAPHIE ET DOCUMENTATION.

Les trois lettres majuscules placées devant chaque titres servent dans le texte pour indiquer les références.

BOS. James BOSWELL : « Relation de l’île de Corse… » trad. Du Bois, La Haye 1769, pp. 130,131.

CAS. Chanoine CASANOVA : « Histoire de l’Eglise corse », t.IV, « L’Eglise sous l’ancien régime », Imp. Moderne, Bastia 1939, pp. 20,21.

CAV. Germano CAVALLI : « Le antiche misure in uso in Lunigiana prima dell’ introduzione del sisteme metrico decimale », in « Studi Lunigianesi », vol.III. Anno 3, 1973, pp. 99-146.

ELE. Elenco di dimande fatte dal prefetto del Golo alli Sotto-Prefetti, Maires, e Giudici di Pace del detto Dipartimento sulla Statistica (1801), Communes de Cervione, San Giuliano et Valle di Cervione.
Arch. Dép. 13 M2. Des questionnaires existent pour d’autres communes et pourraient ajouter beaucoup à cette étude.

FOR. J. FORIEN de ROCHESNARD et F. Lavagne : « Poids et mesures de Corse » in « U Muntese », Nu 121, marzu-aprile 1968, pp. 75-79.

JAU. JAUSSIN : « Mémoires historiques, militaires et politiques… », Lausanne 1759, t.II, liv. V, pp. 406 et 541.

JUS. Archives de la justice de paix de Cervioni.

LIB. LIBRO ROSSO DI CORSICA, in Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, fasc. 119-120, 139-140, 167-168, 206-208.

MAR. Marien MARTINI : « Aspects de l’activité agricole et maritime de la Corse à la période de la navigation à voile », recueil des parties d’une étude publiée au BSSHNC, fasc. 577-589, de 1965 à 1969.

MAU. Francis MAURE : « Monnaies, poids et mesures en usage en Corse du XVIe au XVIIIe s. », in « Corse Historique », IIe année, n°4, nov. 1953 pp. 37-42.

NOB. « Tavole di ragguaglio per le misure, i pesi e monete moderne e antiche » (trascrite dal Pellegrino, consigliere NOBILI, Vice-Presidente Reggio, tip, Torregiana e Compagnia, 1829). « U Muntese », Nu 52, ott. 1959.

PET. P. PETROCCHI : « Piccolo dizionario della lingua italiana ».

ROB. Félix ROBIQUET : « Recherches historiques et statistiques sur la Corse », 1835, p. 483."

 

Magnifique travail et ô combien utile!

12/08/2009

U stringagliulu di sigolu, de Lisandrina Grimaldi,suite

U CANCELLIERU GRISGIONE

u cancellieru Grisgione.jpg
    Marzu, u so musu cuminciava à stinzallusi. Carcicatu s'avia à farraghju chì, pè una volta era statu cusì dolce. U nostru caminu, stancu di brusgià lecce è quarci, finia di scaldà sala è granaghju inc'uni pochi di troppi di castagnu vechji è spruvechji ma chì sciacchittavanu cum'è pistole un ghjornu d'elezzione è lampavanu causgiule à mezu tavulinu.   Eramu dunque tutti adduniti quandu Tumasgiu face un'entrata sulenne è ci dice: «Salutate, sta sera, u vostru cancellieru ! »

   Caschemu à nantu à i sedioni.

   «U nostru cancellieru? Hè u vescu chì t'hà sceltu?

 - Pensate un pocu s'è u nostru Munsignore avia da infrugnassi in issu intrillicciu ! Ariulatevi è sintite. Vi spiecu: Pè vutà avia cunvucatu tutte e cunfraternite di Balagna è ancu certe di Pumonte; preti, arci-preti à carittate piene, trè veschi è cinque cardinali facianu scumesse. Spaziosa un'era a casazza abbas-tanza pè aggrundà tuttu issu mondu. E cappe inamidate, rillivate di mantellette ingumate, rosse, negre, grisgie, viuline, parianu una nivaghja fiurita. A ' ch ì mangh ja va, à chì bivia !

Nantu à a muraglia, avianu scrittu u listinu di i cunsiglieri candidati. Frà i dui ranghi di stalle lucchichente, pusati nantu à baugli pieni d'oru, i tesorieri incasciavanu, birbanti è attendi.

A' e sei in puntu, à u son' di a ciccona, u primu votu casca ind'è l'urna è cala di tonu u barbarescu. Ziu Filippu l'anzianu, Prima Pacetta un ne po piglià risustu è chjuchjuîeghja à l'arechja d'Andria «Sarrapissare»: « ...chî u celu era à scalinelli è a terra à puzzatelli...» sempre listesse litanie !

A' mezzanotte cumencia u scutinu. E cunsurelle di serviziu, arruchjate, s'eranu alluppicate una stonda. U piore è u sottu Piore, aiutati da u porta voce anu sgrannillatu nomi è cugnomi tutta a santa nuttata. I capi mondi surnacavanu nantu e stalle è e teste arricciulate ciciulavanu sopra à l'armoni di i vechji. E' conta è riconta, è volta è gira, mi trovu fora di u Cunsigliu.

Mi fermu assaittatu! Sta nuvella carica: canti, messe, granitule, simane sante, prucessione, l'acceca, l'assuffoga da l'angoscia u cunsiglieru Firtella. L'omu si svene! A moglia entre in casazza, senza permessu, superba è impara l'ultime nutizie: «E' quale hè chî hà da coce fritelle è cuggiulelle? Aghju da esse sola à fammi brusgia u pettu davanti à u fornu?»

Appena avia a biscuttaghja compiu di grugnulà, u Papa in persona, fischendu di cialambella, s'avanza à meza cumpagnia. Scarta i cardinali, i trè veschi indignati è dumanda: «Saria cuntentissimu di basgià u Cancellieru Grisgione è u Massaru». U Piore s'avanza: «Grisgione hè fora di u Cunsigliu. Hè in casa soia. Hà ghjuratu d'ùn entre più qui mancu s'ellu sbarcava u Papa. Oramai a cambiatu bandera; hè testimone di Ghjova. A so cartina a s'hà digià cumprata ind'è Spaissellu!» U Papa: «Allora ci vole andà à circà a catedra di San Roccu di u Mucale chì s'infracica in Pillicciani ! » U Piore: «Grisgione un vularà mai una catedra mucalaccia! Vularà a vostra, innurata à l'oru u più finu. Vole dinnô chî a catedra sia tirata da i cinque cavalli di a Ghjesgia di San Marcu di Venezia!

 E' poi, tuttu inseme, cullaremu à pigliallu in trionfu!» Cusì fù fattu. Lisandrina: «E' s'è falatu?»

-     Un aghju pussutu fà di si menu. Prima chè di chjamammi ind'è a catedra, m'anu messu addossu un
cappone di  vilutu  pimbatu  longu fin'à i  pedi cun
cinquanta sei galloni. Ogni gallone riprinsenta una
grazia. Saria statu bellu ingratu di ricusà!

-     Avà ùn ti manca più nulla!

-     Hèe! mi manca sempre a signatura di u meru è m'anellu!

-     Ti manca a signatura di u meru? Allora ti manca
tuttu ! A casazza hè soia !

-     Un sapete micca ch'hà a prossima m'aghju da prisintà è di chjave un bellu tricciu n'aghju dà avè;
quelle di a casazza, di a meria ë quelle di San Petru!

E', noi, tutti arritti : «Evviva u cancellieru Grisgione è u so massaru!»

 LE CHANCELIER GRISGIONE


Ce n'est un secret pour personne que notre île, depuis qu'elle a largué les amarres et quitté l'Estérel, est devenue l'objet du désir irrépressible tant du Diable que du Bon Dieu. Ils se livrent d'âpres batailles pour la posséder corps et âme et leurs manoeuvres invisibles ont conjugué l'histoire de la Corse. Aujourd'hui, par exemple, le Diable fait proliférer ces décharges sauvages qui fleurissent le long des routes et envahissent les rivières: pire, vautré sur sa paillasse d'immondices, il s'amuse en excellent manipulateur, à transmuer nos doctes cervelles en dépotoirs où viennent se déverser les matières médiatiques de notre temps...

De son côté, le Bon Dieu ne chôme pas: en grand secret, à l'abri des flashes et des micros, il continue d'ensemencer les esprits les plus rudes et les montagnes les plus désolées. Par sa grâce, le vaisseau si longtemps silencieux de notre confrérie a retrouvé le grand large et vogue à nouveau, échappant à je ne sais quelle destinée sulfureuse, ses trois voiles déployées sous le souffle hardi et tout-puissant de notre ami Tumasgiu di Grisgione...

   Ce samedi c'est l'émoi à la Casazza: on élit le Conseil des confrères et tout ce qui porte soutane, chasuble, surplis ou camail, se presse entre les vieilles stalles. Mais quoi? Un vent de catastrophe m'informe que notre Tumasgiu n'est pas réélu! Adieu la sève irremplaçable de ses patenôtres! Il s'est enfermé chez lui et boucle à double tour savoir et gosier...

   Et que se passe-t-il encore? Quel est donc ce cortège qui descend la rue en grande pompe? Ces évêques emmitrés, ces cardinaux empourprés à la démarche sénatoriale... et là, souriant, troussant délicatement sa grande robe blanche sur les vieux pavés... c'est le pape en personne! Il maintient fermement l'attelage fringant des chevaux de Saint-Marc... et là... majes­tueux... trônant sur la «sedes gestatoria», enfoui sous sa chape d'or et de pierres précieuses, telle une châsse qui fait se signer et cligner de l'oeil mes consoeurs, Marie, Dédée, Fifina et les autres derrière leurs petites fenêtres, n'est-ce pas Tumasgiu porté en triomphe?

   Vive notre chancelier Grisgione !

 

( Sur ce recueil épuisé des  fole di piazza cumuna  «  U STRINGAGLIULU DI SIGOLU »  de Lisandrina Grimaldi, voir les notes précédentes

des 03 et 05 /08/2009)

( à suivre !)

 

 

23/07/2009

Nouvelle brève du Purgatoire, San Giovanni de Corté

Le 22 Août 2007, je publiais une brève du Purgatoire un peu désespérée:

Avis de recherche du « cheval psychopompe » ….

 

 
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Depuis tous ces siècles, immobilisé (et "christianisé" ?) sous l’antique abside en cul de four d’une importante église pievane  de Corse, le cheval passeur des âmes du fond des âges a-t-il  rompu ses entraves pour reprendre librement son errance nocturne dans notre inconscient archaïque?

Trop de visiteurs incontrôlés ou pas assez d’engagement responsable ? On nous a répondu récemment qu'il valait mieux que le patrimoine ancien retourne sous les ronces pour y être préservé. Voilà une bonne solution pour ne pas s'embarrasser avec toutes ces vieilleries qui polluent notre espace et freinent le PROGRES!

Hier, en fin de journée lors de notre parcours dans la Vallée de l'Asco, Ghjuvellina et Cortenais, nous avons terminé ici, sur le site de San Giovanni, sur la commune de Corté:

Copie de juillet 2006 ruisseau, fourmis 005.jpg
En cette fin d'après-midi, dans le calme et la lumière, le baptistère et la grande église piévane en deshérance...

juillet 2006 ruisseau, fourmis 008.jpg

Hier je n'avais pas l'appareil photo, je le regrette! L'état général du site s'est dégradé depuis ces photos (2007). La porte cadenassée du baptistère a été défoncée, des poubelles gisent au sol, une colonne brisée a été déplacée. Un tel vandalisme imbécile dépasse l'entendement et l'inertie des autorités en charge de ce haut lieu historique de la Corse est incompréhensible.
Rappelons tout de même ce qu'est ce site de San Giovanni Battista de Corté, classé M.H. en 1968:

Dans la vallée du Tavignano, dans un espace majestueux et largement ouvert sur les montagnes environnantes, peut-être sur l'emplacement de l'antique ville romaine de Venicium, à quelques mètres  à peine du Palazzu ( maison forte) du semi mythique Comte Ugo della Colonna, le héros de la Reconquista de la Corse lors de la croisade contre les Maures au début du IX° siècle, ce site fut probablement déjà occupé dès la préhistoire:  la colline du Poggio dello Palazzo (dont Madame Moracchini Mazel pense que le sommet ést couronné d'une triple enceinte mégalithique)  disparait aujourd'hui sous la végétation et l'on ne peut même plus distinguer les vestiges du Palazzo. Voici, juxtaposés,  l'église-mère et le baptistère de la Piève de Venaco : fouillée en 1956/58 par Mme Moracchini Mazel, l'église préromane dont il reste la belle abside en cul de four et la base des murs, des piliers séparant les trois nefs, et le baptistère de plan tréflé, recouvert d'une charpente et d'un toit de lauzes. Notre ami Etienne Jacquemin, hier, rappelait que le relevage du baptistère fut l'oeuvre de l'Armée, alors propriétaire des lieux ... Ces deux édifices, leur appareil archaïque (pierres cassées au marteau, utilisation d'un mortier  de chaux, de tuffeau)  et leur décor de bandes murales à la façon des églises lombardes permettent d'estimer leur construction du début du IX° siècle... Comme souvent on retrouve là la permanence de l'occupation humaine sur un site sacré, vestiges mégalithiques, nombreux éléments de tuiles et poteries romaines réemployés dans la maçonnerie des deux édifices...

Le petit "cheval psychopompe" disparu, c'est désormais un peu de l'âme du lieu qui nous qui me manque.

 

 

 

                                                                                                                                  

 

 

 

29/06/2009

PIEVE, chapelle San Nicolao, dite la Chiesa Nera

 

Balade à la CHIESA NERA, Piève de San Quilico (Nebbio)

Ceci est la suite et fin de notre escapade improvisée du 14 juin: le beau temps et l'imprévu nous ont fait prolonger cette journée par la découverte de la Chiesa Nera de Pieve, après un picnic du côté du pont gênois sur le Bevincu...

pont gênois.jpg
les fortes pluies des derniers jours ont bien ravigoté le Bevincu...
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 J'avais prévu début juin de découvrir la Chiesa Nera en compagnie de notre ami Philippe-Dominique Graziani de Muratu, mais le jour dit la météo nous avait contraints à l'abandon: cher Domi, promis, j'y retournerai bien volontiers en votre savante compagnie dès que possible! 

vers Chiesa Nera.jpg
la grimpette en soi n'est pas difficile, mais il fait très chaud...
côté sud.jpg
Enfin, la voilà! à contre-jour elle se dresse, étrangement sombre.
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Les ruines de la chapelle San Nicolao, datable du début XIII° siècle, habitent ce vaste paysage, sur ce qui fut un chemin muletier qui passait là en direction du col de Tenda et non loin des vestiges du hameau d'Asigliani. La chiesa nera doit son nom aux belles dalles taillées dans ce magnifique schiste vert sombre vibrant d'éclairs bleutés: hélas, l'église sans défense a été la victime de visiteurs peu scrupuleux qui ont pillé ses pierres: Geneviève Moracchini-Mazel en fait un descriptif (dans son ouvrage de 1967, aujourd'hui introuvable) "Les églises romanes de Corse", qui nous fait encore plus regretter la déshérence de ce lieu. Les photos alors prises montrent encore des bandeaux, des linteaux, des modillons sculptés aujourd'hui disparus, sans doute récupérés par des particuliers. A cette époque, le cul-de-four portait encore des traces de peinture à fresque.
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L'abside s'orne désormais des graffitis des visiteurs en quête d'immortalité:
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A l'intérieur de la nef, l'ouverture de l'Arca (lieu de sépulture)
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La porte latérale nord s'orne encore des restes d'un tympan sculpté qui augmente encore nos regrets quant au pillage:
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Sur cette photo et sur la suivante, on voit bien le mode de construction en pierres grossières habillées ensuite avec un art consommé de ces belles pierres taillées:
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Chiesa Nera d'en haut.jpg
Vue du dessus...
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Enfin, un peu plus haut, la vue plongeante sur l'église San Quilico e San Gioviniano de PIEVE: sans doute reconstruite sur l'emplacement de l'ancienne église piévane de la Piève de San Quilico (comportant les villages de Piève, Rapale, Sorio...). Au loin, le golfe du Nebbio...
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Non loin de là, l'un de ces merveilleux petits paillers du Nebbio, et son fauteuil accueillant pour l'esprit du lieu.
Au retour...
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C'est dans les eaux accueillantes du Bevincu que nous avons trouvé le réconfort et calmé la cuisson de nos épaules... Merveille!

26/06/2009

Murato, San Michele (suite 4): à propos des sirènes

Sirènes ...
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"Il faut observer qu'après des siècles de culture basée sur l'écriture, sur le livre, nous revenons à l'image et nous devenons capables de concevoir la portée réelle de ces signes. En effet, que font la publicité, le cinéma, la télévision, sinon utiliser un langage d'images dont la force convaincante est évidente? (...) La psychanalyse, Jung en particulier, a révélé la portée incalculable de cette sorte de mémoire accumulée dans notre inconscient, les archétypes qui sont le produit d'une culture universelle.
(...) Que des millénaires plus tard, les Romans aient retrouvé un langage comparable à celui des hommes préhistoriques, une préécriture s'inscrivant dans l'édifice sacré, fait qui n'a pas d'équivalent ailleurs dans le monde à cette date, est la preuve de la réalité d'une structure. En fait, si l'on possédait des séries complètes de toutes les images qui ont précédé l'art roman, on pourrait voir que, contrairement à l'opinion d'Emile Mâle, à aucun moment la tradition symbolique propre à l'Occident ne s'est perdue et que, loin d'être un renouvellement, le symbolisme roman est un aboutissement."
(Liminaire du "Lexique des Symboles" d'Olivier Beigbeder, collection ZODIAQUE, introductions à la nuit des temps)
 
 
Nous voici en présence de "la sirène" ou plutôt du "triton" bifide, si du moins l'on accepte l'idée que les mains maintiennent des queues de poisson et non des pieds. Ce modillon fait suite (comme par hasard) dans notre lecture ambulatoire, au motif du livre maintenu ouvert par les mains emmanchées sur un même bras (note précédente). Nous rencontrons ce thème ailleurs: la Trinità d'Aregno, San Quilicu de Cambia...
Si ce personnage appartient au monde des sirènes:  image ambiguë, personnage amphibie, doté d'une double nature aquatique et terrestre, doté ici d'un visage souriant, "croisant" ici sa double appartenance avec une espèce de plénitude joyeuse.
L'évocation du mot sirène nous conduit tout d'abord à un autre type ambiguë : les cruelles sirènes de l'Odyssée, ces créatures ensorceleuses, dotées d'ailes et de griffes qui fascinent les malheureux navigateurs qui n'auraient pris le soin, tel Ulysse, de se faire attacher solidement au mat de leur navire pour pouvoir entendre la bouleversante beauté de leur chant: ce chant  annihile la raison du voyageur et entraîne irrémédiablement une plongée dans les profondeurs océannes de l'inconscient dont on ne revient jamais. Ou du moins dont on ne revient pas sinon totalement transformé ... Fou ou enrichi? Naufrage ou rédemption?
Notons que dans la tradition des vieux Mésopotamiens, la terre ferme reposait en quelque sorte sur un soubassement liquide: Apsû, ou Engur , signifiant cette "énorme réserve d'eau douce sur laquelle devait bien flotter le sol, puisqu'on la rencontrait partout pour peu qu'on le creusât, et qu'elle s'en échappait  par les sources et les cours d'eau." (Dictionnaire des Mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique, sous la direction d'Yves Bonnefoy, 1981 chez FLAMMARION)
Dans les mythes mésopotamiens, se détache - aux côtés du dieu Enki (sumérien)/ Ea ( accadien) -  la figure civilisatrice de l'ummânu, ou de l'apkallu (terme sumérien): "Super techniciens, sages incomparables, génies fameux, ils ont été considérés comme les héros civilisateurs, ceux qui ont enseigné aux hommes, encore frustres, tout ce qui constitue "la vie civilisée" (...) : "l'écriture, les sciences et les techniques".(idem)
Et la sirène ou le triton, dans tout cela, me direz-vous?
J'y viens: parmi ces apkallu, le premier d'entre eux est Uanna: Oannès , le "Sage", celui qui apporte la connaissance des arts, des lettres, de la science, de l'astronomie, de la religion... A quoi ressemble-t-il? D'après Berose le Babylonien, prêtre-astronome- historien (3°siècle av.J.C.), Oannès est un "initié", envoyé par EA, le grand dieu de la mer et de la sagesse de la ville-Etat d' Eridu, sous le règne du premier Roi antédiluvien (entre 4500 et 4000 ans av. J.C.):
Oannès a l'apparence du poisson, mais il possède une tête d'homme sous celle de poisson, et des pieds également par-dessous semblables à ceux d'un homme joints à la queue de poisson, et sa voix et son langage aussi sont articulés et humains ; de jour il séjourne auprès des hommes qu'il enseigne,  la nuit il retourne dans les profondeurs de la mer.
 
Une fois de plus le mythe croise la science. L'homme-poisson continue de hanter notre imaginaire et ce modillon sculpté peut en témoigner, à l'heure où l'on découvre que la survie de l'humanité dépend de la vie des océans...
 
Qu'elle soit de plumes ou d'écailles, la sirène (ou le triton) de par sa double nature mêle deux mondes: le connaissable et l'inconnaissable, le monde d'ici-bas, et le monde de l'au-delà. Voilà de quoi en terroriser plus d'un. Tout à la fois physique et spirituelle, c'est, de par son ambiguïté une créature inquiétante pour de nombreux penseurs de l'Eglise: alors la sirène ou le triton représentent une idée particulièrement dangereuse de la luxure, transformant, dans cette acceptation, l'homme pécheur en animal. La bestialité et sa représentation la plus "dynamique" (l'énergie vitale du sexe ), seraient alors clairement désignés sur ces modillons de Murato et de Cambia (ci-dessous). C'est l'acceptation la plus commune. Le geste des mains emprisonnant les jambes/queues traduiraient alors l'immobilisation de la démarche spirituelle par la luxure (jambes ouvertes) et ses acolytes, gloutonnerie, ivrognerie, consommation immodérée des biens de ce monde...
 
A vous de choisir l'interprétation qui vous convient le mieux: éveil à la spiritualité et  travail de transformation visant à l'unité de soi, ou emprisonnement dans une animalité supposée pécheresse. Dans ce geste de contrôle, qui contrôle qui?
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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"l'homme-poisson" de l'église San Quilicu de Cambia
La figure du triton bifide (ou de la sirène) appartient au discours " classique" des sculpteurs romans: on la rencontre sur de nombreux chapiteaux(Chaspuzac, Saint Rémy de Haute-Loire, Brioude, Paray-le Monial, Colombiers etc...), avec des connotations tantôt maléfiques tantôt bénéfiques...
Enfin: pour certains, la présence de sirènes bifides sur les murs des églises romanes indiqueraient des croisements souterrains de cours d'eau. Il serait sans doute intéressant, dans cette perspective, de venir à Murato avec des sourciers pour vérifier la présence de l'eau sous ce sanctuaire.
C'est une idée que j'accueille d'autant plus volontiers que tous ces lieux sacrés semblent avoir été été choisis avec une sensibilité, une connaissance dont nous avons aujourd'hui perdu l'instinct: les églises anciennes agissaient comme des "piles" d'énergie , mettant en communication le monde terrestre des vivants avec celui, souterrain, des trépassés et avec le monde céleste de Dieu, des saints et des anges. Par l'intermédiaire, en particulier de l'autel consacré et de ses saintes reliques: l'autel devenant alors le centre symbolique du cosmos, l'axe du monde - en tous cas l'endroit le plus "chargé" de l'église, " la porte du ciel", une puissante invite à l'ascension spirituelle. Encore une fois, ces lieux étaient souvent déjà investis par les précurseurs du christianisme, et l'on y ressent comme une permanence du sacré inscrit dans le sol.
 
(à suivre)