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24/01/2014

restauration des orgues historiques: déontologie

 

 Restauration des orgues historiques: je réédite cette note

A propos de la déontologie de la restauration des orgues historiques

 

 

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(Costa)

 

 

Tout d'abord ce premier texte officiel, publié par le G.P.F.O., Groupement Professionnel des Facteurs d'Orgues, dans leur revue N°26, du printemps 2005:

à retrouver sur le site:   http://gpfo.free.fr/engage.htm

GROUPEMENT PROFESSIONNEL DES FACTEURS D'ORGUES

RÉSULTATS, SERVICES, TRANSPARENCE... LA PROFESSION S'ENGAGE



LES FACTEURS D'ORGUES S'ENGAGENT À :


 QUALITÉ
  • Faire réaliser ou contrôler les travaux au sein de leur entreprise par des personnes dont la qualification a été reconnue par un diplôme spécifique de facture d'orgues, ou ayant au minimum cinq années d'expérience dans la profession.


 RESPECT DE L'INSTRUMENT
  • Respecter, dans le cadre d'une restauration, le style, les matériaux ainsi que la manière artisanale de les mettre en œuvre. Sans jamais renoncer à l'exactitude intellectuelle dans ses découvertes, la recherche du restaurateur tendra à retrouver l'esprit du créateur de l'instrument, notion primordiale dans notre patrimoine culturel français.
  • Respecter, dans le cadre d'une intervention sur un orgue réalisé par un confrère, les droits d'auteur de ce dernier.


 DEVIS -  MARCHÉS
  • Respecter les clauses techniques détaillées dans leur devis ou dans les clauses du marché. Tout changement en cours de travaux, demandé par le client ou proposé par le facteur d'orgues, fera l'objet d'un avenant signé par les deux parties. Ce devis précisera, outre l'objet du marché, la durée de validité des prix et les clauses de revalorisation.


SERVICE APRÈS-VENTE
  • Assurer le service après-vente dans le cadre d'un contrat de maintenance pour les éléments n'entrant pas dans la garantie, à savoir la justesse de l'instrument, le bon fonctionnement des moyens de transmission et la bonne alimentation.


 PRIX
  • Faire apparaître des prix détaillés pour chaque poste du devis ainsi que les conditions de paiement.


 CONDITIONS GÉNÉRALES DE GARANTIE
  • Pour garantir la conservation et le bon fonctionnement des orgues neufs, restaurés ou entretenus par les facteurs d'orgues, les conditions suivantes doivent être observées :
    1. Maintenir un environnement avec une hygrométrie stable, dont les variations sont inférieures à 30 % autour de leur valeur moyenne. En climat continental, celle-ci est d'environ 65 % d'hygrométrie relative, mais elle varie selon les régions (côtières ou de montagne par exemple).
    2. L'action du chauffage, de quelque type que ce soit, doit respecter à tout moment les conditions d'hygrométrie ci-dessus. Ceci implique de chauffer le moins possible, car que l'on chauffe vite ou lentement pendant plus de 12 heures, l'air devient très sec. Il est alors la cause de dégradations parfois irréversibles, dont les facteurs d'orgues déclinent toute responsabilité.
    3. Pour que l'accord d'un orgue soit acceptable en période de chauffage, il ne faut pas faire varier la température de plus de 2° C par heure.

***

 Puis cette Charte conçue en janvier 2005 par Laurent PLET, facteur d'orgues installé dans la région de Troyes, et qui concerne plus précisément la restauration des orgues    C'est une charte préparée avec le bureau du GPFO et les techniciens conseils. Ce texte a été officiellement adopté en Assemblée Générale du GPFO  le 27/05/2005 . IL me semble particulièrement important par sa réflexion  et son engagement.

http://lplet.org/textes/idxchar.htm

Charte
du
facteur d'orgues
restaurateur

Laurent PLET

Facteur d'orgues

Deutsche Version.




1 - LA PRUDENCE

La première règle à suivre pour une remise en état ou une restauration est d'intervenir le moins possible. Le but n'est pas d'obtenir un instrument ayant l'aspect d'un neuf, mais au contraire gardant les traces d'utilisation dès lors que cela n'altère pas son fonctionnement ni sa musicalité. En cas de démontage, toutes les précautions doivent être prises pour limiter les conséquences des changements hygrométriques. Les remplacements ne seront jamais systématiques ou « précaution ».
Je m'engage à appliquer ces règles de prudence dans tous les travaux de restauration historiques qui me seront confiés cette année


2 - LA RÉVERSIBILITÉ

Chaque intervention sur un élément historique doit être réversible, c'est-à-dire susceptible d'être corrigée pour améliorer l'approche vers le but fixé
La conservation des pièces déposées et une documentation photographique sont indispensables, mais il faut absolument essayer de laisser des éléments d'origine en fonction.
Je m'engage à proscrire tout geste ou action ne pouvant être clairement identifié et éventuellement annulé par un autre facteur d'orgues.


3 - L'HUMILITÉ

Toute modernisation d'un élément mécanique ou acoustique originel est à proscrire. L'utilisation des normes et techniques actuelles sont à éliminer pour la restauration d'un instrument ancien. Le facteur d'orgues doit adapter sa manière de travailler à celle de l'auteur, il en est de même pour le choix des matériaux. Le restaurateur s'interdit de prétendre améliorer l'œuvre ancienne même dans le cas de certains défauts mécaniques ou harmoniques ne rendant pas l'orgue inutilisable.
Je m'engage à ne pas intervenir différemment suivant ma notion de qualité de l'orgue à restaurer et à conserver intégralement les caractéristiques de cet instrument


4 - LA TRANSPARENCE

Les pièces complétées ou reconstruites doivent être identifiables par les générations suivantes. Elles seront donc datées de façon discrète et mentionnées dans le dossier de restauration. S'il n'existe pas de modèle dans l'instrument ni dans un autre orgue du même facteur, on prendra pour référence un orgue contemporain de celui à restaurer et d'une facture aussi proche que possible.
Je m'engage à permettre la reconnaissance ou la datation de tous mes apports dans l'instrument restauré


5 - LA MAINTENANCE

Une tuyauterie ancienne doit toujours être accordée avec prudence et le moins souvent possible. L'accord général sera contrôlé ponctuellement par le facteur assurant l'entretien régulier. Il ne sera refait intégralement qu'après un dépoussiérage de la tuyauterie.
Je m'engage à intervenir toujours prudemment dans un orgue historique même pour les opérations les plus simples


Ces prescriptions générales doivent guider chacune de mes interventions sur tout ou partie d'un orgue historique. Je m'engage personnellement et sur mon honneur, à ne pas y déroger ni dans l'esprit ni dans la lettre, même à la demande d'une tierce personne, et à ne pas exiger d'un autre qu'il y déroge.




À Troyes le 8 janvier 2005




Laurent Plet. Jean-Louis Pfeiffer Pascal Germain Grazyna Pawlikowski

 
Thomas Bape Jean-Claude Brion Julien Bergeron  

 

 

Quelques réflexions à propos de la restauration des orgues en Corse - et ailleurs ...

 

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Sur nos belles tribunes d’orgue, une fois enjambées - dans les escaliers ou les échelles de meunier - les déjections de rats et de chauve-souris que trouve-t-on ? …Tuyaux pliés, écrasés, mâchouillés, dispersés, mécanismes disloqués, soufflets éventrés, excréments, petits cadavres desséchés, débarras d’objets de cultes tombés en disgrâce, gravas tombés des voûtes…

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 Les facteurs d’orgue qui s’engagent dans la restauration d’un orgue historique savent bien qu’ils ne devront pas compter leur temps ni leur peine pour « récupérer » et réutiliser les moindres parties,  même apparemment ruinées .

 

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(Quelques photos de l'orgue de Ferrari, démembré, de Sainte Marie à Bonifacio)

Tous ces éléments qui constituent l’orgue et qui lui arrivent souvent dans un désordre indescriptible, en particulier lorsque l'orgue a été démonté et entreposé avec bonne volonté mais sans aucune connaissance du matériel et sans l'aide technique hautement souhaitable d'un spécialiste , laissés en vrac comme des morceaux d’un puzzle à reconstituer, sont autant de témoins précieux que le facteur d'orgues - restaurateur devra analyser avec toute la patience et la prudence requises, comme le ferait un archéologue sur un chantier de fouille.

 

Cette patience et cette prudence s’accompagneront d’une grande humilité : le facteur d’orgue doit s’effacer devant l’existant s’il veut véritablement réanimer l’orgue ancien. Faute de quoi, il se contentera de donner une fonction à l’instrument sans lui redonner son esprit d’origine. Ecoutons les réflexions d’Alain FAYE, co-restaurateur avec Alain SALS du petit orgue de l'église saint Sauveur à COSTA (Balagne), en 2004 :

                                                        

« La restauration d’un orgue ancien est pour nous une démarche à la fois historique, technique et musicale.

Elle commence par une mise en condition, qui consiste à comprendre le contexte initial dans lequel l’ouvrage a été créé. Cette démarche intellectuelle est importante : les anciens n’avaient pas les mêmes idées que nous, pas la même façon de fonctionner, n’attachaient pas la même priorité aux mêmes choses.

L’artisanat était bien structuré, il y avait toujours une continuité dans la transmission du savoir, une école. Au quotidien, certains travaux demandaient alors une main d’œuvre bien plus importante que de nos jours. L’organisation du travail, la façon de se procurer les matériaux, le contexte général : transports, économie, conditions de vie, autant de choses qui ont conditionné la création artisanale et qui n’ont rien à voir avec les valeurs auxquelles nous sommes habitués.

Le regard du restaurateur tient compte de tout cela.  Savoir lire le message des anciens artisans, parfois déconcertant, le déchiffrer sans l’interpréter hâtivement : on a vite fait de changer totalement la lettre comme l’esprit. Comprendre les transformations de l’ouvrage, comment et pourquoi il a été modifié, adapté, quand cela a-t-il été fait (…). Il est essentiel de couper tout préjugé pour ne pas trouver ce que nous voudrions bien trouver.

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le faux sommier à Costa avant restauration

Sur le plan technique, il s’agit de conserver une œuvre, physiquement, mais aussi de la restituer dans sa fonction. Ainsi, nous nous tenons strictement à l’obligation morale de transmettre et conserver l’ensemble du matériel ancien cohérent, d’empêcher sa dégradation et de le compléter à l’identique en adaptant nos techniques et savoir-faire au cas par cas.(…) La technique des anciens  est faite de savoir-faire très directs. On allait droit au but dans la plupart des cas. Ce qui n’empêche pas quelques fioritures absolument gratuites qui ne s’expliquent que par la beauté du geste.

Sachant qu’une restauration n’est pas toujours la première et encore moins la dernière, nous nous efforçons de garder identifiable ce qui a été fait précédemment ou au moins d’en conserver une trace écrite et iconographique pour mémoire. Tous les matériaux et techniques utilisés lors de nos interventions sont absolument réversibles et les matériaux  techniques utilisés sont conformes aux spécifications du CCTP.(…)

La conservation et la remise en fonction du matériel ancien est indissociable de l’objectif d’un résultat musical cohérent. L’ensemble de la démarche poursuit cette finalité. »

(2004)

 

Et à propos de déontologie:

"La déontologie est un ensemble de règles aussi bien mprales que techniques, applicables à l'exercice de notre art, aussi bien en ce qui concerne une attitude professionnelle vis-à-vis de notre clientèle et des autres professionnels qu'à l'objet même de notre travail, l'orgue en l'occurence, principalement lorsqu'il s'agit de restauration d'un patrimoine (ces règles se retrouvent dans la plupart des métiers du patrimoine)

 

Attitude du professionnel:

 

Rien de bien spécifique à la facture d'orgues: obligation de résultat, service et respect du client et des différents protagonistes d'un marché, service après-vente parfaitement assuré, recherche d'une bonne image de l'entreprise et de la corporation en général. Une attitude claire, positive et collégiale au sein de la corporation est nécessaire. Tout le monde s'y retrouve en définitive si cela se passe bien, et les travaux de facture d'orgue n'auront pas l'image de quelque chose de problématique.

Attitude du restaurateur - maintes fois définie, tient à quelques principes simples:

- conservation, transmission d'un patrimoine, éviter (retarder?) sa dégradation, physiquement.

- pas de prise de position définitive: l'expérience a montré que la restauration est sujette à des doctrines qui évoluent, donc on peut la remettre en question à un autre moment, principe de réversibilité, ne rien jeter, laisser témoins, également de certaines interventions intermédiaires s'il y a lieu, ne pas perdre de vue qu'une restauration n'est pas toujours la première, et encore moins la dernière. Après une ou deux restaurations, que restera-t-il ? On a vite fait de changer totalement la lettre comme l'esprit. Et à chaque fois se réduit la part du patrimoine lisible transmis à la génération suivante.

-dans la facture d'orgues, nous sommes tenus de restituer également une fonction, l'instrument doit être rendu en état de jouer, mais il ne faut pas perdre de vue l'idée de restituer à la lettre, donc ne rien perdre matériellement. Parfois certaines pièces semblent trop dégradées pour continuer à assurer leur fonction. Il faut alors veiller à conserver également ces pièces originales pour les garder comme témoins.

(Cela arrive peu dans l'orgue, mais souvent des instruments de musique sont conservés même sans être en état de jouer, pour ne pas subir des interventions qui nuiraient à l'intégrité de leur contenu patrimonial.)"

 

( Réflexions d'Alain FAYE, facteur d'orgues à CALLEN, écrites à notre demande en janvier 2011 pour nourrir la nôtre .)

 Quelques réflexions à propos de la restauration des orgues en Corse  (... et d'ailleurs)

 

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(Les tuyaux s'affaissent les uns sur les autres et en entraînent d'autres dans leur chute : c'est le début d'une longue agonie...)

 

La première condition - impérative celle-là-  pour obtenir une bonne restauration de l’orgue demeure avant tout l’étanchéité sans faille de son sommier : si le sommier présente des fuites, même minimes, les tuyaux ne parleront jamais parfaitement… et seront inaccordables. Un sommier bien restauré donne sa stabilité à l’ensemble de l’orgue, quels que soit sa taille et son ancienneté.

 

L’une des caractéristiques de nos instruments en Corse est la sonorité du RIPIENO (l’ensemble du plein-jeu), qui leur donne son âme à la fois majestueuse et lumineuse. Cette «  clarté » des sons qui jaillit des tuyaux lorsqu’ils sont bien restaurés (et placés sur un sommier étanche !) permet de faire chanter des musiques polyphoniques à l’orgue sans que les voix s’embrouillent dans une pâte sonore informe. On est très étonné de voir les facteurs d’orgue arriver à récupérer ces tuyaux écrabouillés, 4365b9f3c36aa49db342d8e091ee33a6.jpgcrevés, mâchouillés par les rats (qui s’aiguisent les incisives dessus !), les remettre en état de revivre et de témoigner de cette esthétique particulière. Seuls les meilleurs d’entre les artisans organiers obtiennent ces véritables résurrections grâce à une connaissance et une pratique accomplies de ce métier dans toutes ses interventions, même les plus humbles : savoir « panser » les plaies des  métaux anciens, souvent fins comme des feuilles de papier à cigarette.

 

Le temps! Une donnée qui a un coût ... Il est moins onéreux de fabriquer des tuyaux neufs que de restaurer les anciens ...

 

Un exemple des étapes de sauvetage et de restauration par Alain Sals d'un tuyau du petit orgue de Costa:

 

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La science de l’harmonisation : commence alors l’opération la plus délicate et qui signe véritablement l’excellence musicale du facteur d’orgue. Il s’agit de traiter avec douceur et délicatesse la bouche du tuyau pour le faire parler sous le vent : mal maîtrisée, cette opération peut produire des effets très désagréables, même si le tuyau est neuf . Bien gérée, une bonne harmonisation permet aux tuyaux de recevoir tout le vent dont ils ont besoin pour "parler clair". La personnalité, la sensibilité et le degré de qualification du facteur d'orgue s'expriment souvent à travers cette opération primordiale.

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(le petit orgue de Costa: anonyme du début XIX° siècle, restauration

d' Alain Faye, Alain Sals et Pierre Sibieude en 2004)

 

 

Parmi tous les choix qui seront nécessaires à une bonne restauration, une autre décision importante donnera son caractère à l’orgue : celle du tempérament.

Nos instruments les plus anciens ont souvent été restaurés avec un tempérament  mésotonique  (avec des tierces justes), ce qui donne une saveur toute particulière à l’ensemble, même si du coup ce choix restreint la quantité de musiques exploitables sur nos orgues au bénéfice de la qualité.

On le voit, le terme de restauration à l’identique implique non seulement un savoir faire sans faille mais aussi une démarche déontologique très exigeante : il est important de décider, lorsque l’on désire redonner vie à un orgue, si l’on va se contenter de reconstruire l’orgue et de lui redonner sa fonction ou si on veut aller au-delà de cette «  remise en souffle » : une restauration n’est pas une simple reconstruction. Dans une véritable restauration chaque élément récupérable sera remis en état de façon à pouvoir témoigner de l’orgue original et de l’époque de sa création… En Corse, il faut saluer la première restauration à l'identique du petit orgue de LA PORTA, en 1963 par un tout jeune homme à l'époque, Barthélémy Formentelli...

 

Il reste de nombreux orgues de grande qualité à restaurer en Corse: tous méritent le titre d'"orgues historiques", ce qui fait de l'île une exception dans le monde organistique européen. 

 

Qu'ils soient classés ou non, ces instruments doivent recevoir toute notre attention et l'on ne saurait trop croiser les regards des spécialistes en toute transparence, lors des restaurations, pour que chaque instrument demeure un livre ouvert racontant l'histoire de sa communauté... On y découvrira du reste que les anciens ne percevaient pas leurs instruments comme nous: notre esprit esthétique de consommation de biens figés dans un paraître impeccable nous empêche parfois d'admettre la vitalité faite de savoir-faire, d'intuitions géniales et parfois d'imperfections ponctuelles nées de contraintes  particulières auxquelles le facteur d'orgues local, parfois formé sur le tas,  cherchait à donner la meilleure réponse possible. Il faut avoir visité l'espace exigu d'un modeste atelier de village pour comprendre ce robuste corps à corps du facteur avec son orgue...

 

Enfin signalons qu'une bonne restauration doit pouvoir assurer dans la durée l'utilisation de l'orgue restauré, sans panne majeure, avec un suivi régulier, et avec un maximum de joies pour les utilisateurs:

 

- tout d'abord pour les communautés qui se sont engagées avec leur municipalité dans cet effort onéreux de la restauration pour que "leur" orgue, forcément le plus beau de la région! sonne à nouveau et serve, en situation liturgique, pédagogique, en concert ...

 

- mais aussi bien sûr pour les organistes qui l'utilisent: plus l'organiste responsable de l'instrument et les organistes de passage auront de plaisir à le jouer, mieux se portera l'orgue restauré, et mieux sera garantie son espérance de vie  ...

 

Elizabeth.

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(l'orgue de Muro, Pagnini 1796/ Agati- Tronci 1878, restauration Jean François Muno 1982)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

21/01/2014

2- le blues des orgues historiques de Bastia: l'orgue de l'oratoire Sainte Croix de Bastia

Dans la continuité de la note précédente, je réédite cette note d'avril 2010
 Mais pourquoi donc restaurer les orgues de Corse?
Un cas de figure particulier parmi tant d'autres:
dans la cité de Bastia,
l'orgue de l'Oratoire Sainte Croix,
"cappella della Santissima Annunziata,
oratorio della veneranda confraternita
della Santa Croce"
orgue Ste Croix Bastia ensemble blog.jpg
Mardi 20 avril 2010, avec l'aide précieuse d'Emile Tomasi,  de Frédéric Antomarchi et de Jean-Baptiste Raffali, il m'a été possible de rendre visite à quelques un(e)s des orgues les plus intéressant(e)s de Bastia .
 Ici, le magnifique petit orgue de l'Oratoire Sainte Croix à BASTIA, classé monument historique en 1992,  attend toujours un  réveil espéré dans son écrin fastueux, théâtral et doré ...
*
L'orgue, construit à l'origine pour la confrérie  de la Conception (dépendant de l'église saint Jean-Baptiste) de la ville basse de Bastia ,  par le  facteur  romain Biasio VISCHEA, fils de Brutus Vischea,  va être vendu en juin 1642 à la vénérable confrérie de la Sainte Croix  (dépendant de l'église cathédrale Santa Maria Assunta ) de la ville haute . Le beau buffet XVIIe de l'époque que l'on peut admirer aujourd'hui abrite une tuyauterie datant de la reconstruction en 1762 de l'orgue,  vraisemblablement, d'après Sébastien Rubellin, par le  milanais Giuseppe LAZARI , auteur de nombreux instruments en Corse entre 1747 et 1761 ... L'orgue a connu plusieurs interventions plus ou moins heureuses au cours des siècles suivants - de Giovan Filippo SISCO  à partir de 1793 , puis des frères Luigi et Giovanni De FERRARI à partir de 1841 , puis de Joseph ORLANDINI à partir de 1880; au XXe, Antonio de FERRARI entretient l'orgue, puis Giuseppe TRONCI en 1931, jusqu'au relevage en 1954 effectué par Claude Hermelin ... 
*
Je vous renvoie à la notice détaillée rédigée par Sébastien RUBELLIN dans la belle monographie  sur l'Oratoire Sainte Croix, réalisée sous la Direction du Patrimoine de la Ville de Bastia en 2002.
*
orgue ste Croix de Bastia blog.jpg
 (La tribune reconstruite vers 1762, oeuvre de Stefano Solari, repeinte  autour de 1856)
Double dédicace de cet orgue: 
au centre de la tribune, une scène de l'Annonciation,
et au centre du fronton interrompu couronnant le buffet XVIIe, la Croix dans sa gloire rayonnante.
 
 C'est que cette confrérie de la Sainte Croix est placée sous la protection de la Vierge de l'Annonciation :
 
  tableau Annonciation autel blog.jpg
(Au-dessus du maître-autel, l'Annonciation peinte en 1633 par le florentin Giovanni Bilivert)
Ce thème de l'Annonciation se trouve répété à différents endroits de l'édifice, sur la voûte, sur le tableau du maître-autel, sur les stalles des confrères ...
Toujours est-il que cette confrérie de la Sainte Croix accueillait environ 300 confrères au milieu du XVIIe (cf. la monographie citée plus haut) et qu'elle avait un rôle primordial pour la vie de Bastia  alors génoise : non seulement   elle s'attreignait aux obligations habituelles des confréries, prières, processions, charité envers les misérables et les défunts dont elle organisait et assumait les funérailles , mais de plus elle gérait depuis 1596 l'hôpital voisin dédié aux infirmes, aux enfants trouvés, aux pauvres.
 
  C'est la confrérie la plus ancienne de la ville (début XVe), mais ce n'est pas la seule. Deux autres confréries ne vont pas tarder à rentrer en concurrence avec cette confrérie Sainte Croix, alors dirigée par les Génois: les Corses de la ville basse "font sécession" et créent celle de Saint Roch puis celle de l'Immaculée Conception. Des rivalités qui vont se traduire par la reconstruction d'oratoires plus vastes et par une compétition acharnée dans le faste des décors et des cérémonies .
 
 Lacréation des orgues de ces trois confréries s'inscrit dans cette dynamique et traduit leur volonté de se distinguer par l'excellence ... Elle souligne aussi l'intensité de la vie musicale de cette cité génoise, où chanteurs et musiciens étaient nombreux, le maître de chapelle et organiste accompagnant les offices à l'orgue lors des jours de fête ...
 
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Le clavier de l'orgue de sainte Croix refait en 1841 par les frères Luigi et Giovanni De Ferrari ...)
 

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(et sa tuyauterie de 1762 :
même modifié au cours de son histoire, cet orgue reste l'un des plus anciens et des plus intéressants de l'île.)
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(au centre de la voûte, le médaillon peint en 1758 par le bastiais et membre de la confrérie de Sainte Croix,
Saverio Farinole  , représentant l'Annonciation)
 
Même le très chauvin Prosper Mérimée, missionné en 1839 pour inspecter le patrimoine de la Corse par l'administration des Beaux-Arts,  habituellement peu enclin à célébrer l'art baroque italianisant de l'île - la prise en main de la Corse par la France est encore trop fraîche et l'Italie encore trop présente au goût du pouvoir français dans les moeurs quotidiennes et culturelles des corses - ,  notre Prosper, donc , va être ici impressionné par tant de richesse et de luxe ostentatoires ...
*
Le raffinement de l'ensemble du décor barocheto génois de cette confrérie trouverait un accomplissement prestigieux si l'on arrivait à débloquer le dossier de la restauration de l'orgue.  Redonner sa voix à l'église Sainte Croix contribuerait à enrichir le statut de Ville d'Art et d'Histoire de Bastia en la dotant d'un lieu particulièrement harmonieux pour la musique sacrée et la musique de chambre. Digne des plus belles capitales européennes ... et surtout digne des confrères actuels qui continuent d'y faire vivre la tradition de l'oratoire.
 
Les anciens Bastiais avaient su conjuguer ici dans une même émotion la beauté des images et celle de la musique pour la plus grande gloire de Dieu ... et de la cité . Leurs descendants actuels ont fait d'immenses efforts pour entretenir, restaurer et transmettre au mieux ces décors stuqués élégants et gais, mais on attend aujourd'hui que renaisse le chant de l'orgue en osmose avec  l'esprit barochetto des ors, des lapi-lazuli, des turquoises : faire l'impasse de cette restauration , serait se condamner à vivre amputé d'un sens essentiel à la perception de cette église.
Enfin cet orgue dont on pourrait aisément retrouver l'âme du XVIIIe, donnerait cet exemple de l'esthétique musicale de l'époque qui manque aujourd'hui à la ville de Bastia. Rappelons que le magnifique orgue Serassi (1844) de la cathédrale Sainte Marie toute proche honore l'évolution musicale du XIXe siècle : Bastia mériterait bien de retrouver toute la diversité de cette richesse organistique, d'autant que la ville est dotée d'une  classe d'orgue au sein de son école de musique ...
 
Il faudrait  qu'enfin l'on reconnaisse cette place primordiale du  patrimoine des orgues au sein de la Corse, un riche héritage qu'on nous envie dans l'Europe toute entière mais dont on ne sait toujours pas saisir les enjeux humains et économiques sur l'île .
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(l'archange Gabriel, stalle du Prieur)
... à suivre, pour les images des confréries de saint Roch et de l'Immaculée Conception ...

22/02/2013

Montemaggiore - l'église Saint Augustin de Montemaggiore

Sant'Agustinu, église paroissiale de Montemaiò -

Pieve de Pino, Diocèse de Sagone -

a ghjesgia  Sant'Agustinu chjama à l'aiutu!

A l'aide!

 

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Façade tournée vers la plaine, l'église Sant'Agustinu a fière allure, se détachant du village sur fond de montagne enneigée ...

Une silhouette qu'elle n'a pas toujours eu:

 

" (...) la description de Mgr Mascardi * montre que l'édifice se présentrait en son temps comme une église romane; déjà alors elle avait remplacé la piévanie et servait de paroisse :

" ... Elle est assez grande ... les murs sont peints et blanchis ... le maître-autel est placé sous une abside ... il possède une croix peinte ert dorée ... du côté de l'Evangile se trouve un siège épiscopal ... le vase d'eau bénite du baptistère est de forme ronde ..."

( Geneviève Moracchini-Mazel,   Les églises romanes de Corse, 1967, p. 265)

* Petit rappel: Mgr Nicolao Mascardi, originaire de Sarzana, fut évêque de Mariana de 1584 à 1599. Nommé par le Pape Sixte V visiteur apostolique de toute l'île, il visita tous les diocèses de Corse et laissa de ses visites des descriptions très précises et fort précieuses pour les chercheurs. 

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La piévanie de Pino dont il est question est l'église romane San Raniero : nous reviendrons une autre fois sur cette église pisane du XII° s., qui se trouve entre les deux villages de Montemaiò et Lunghignanu.

 

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L'église Saint Augustin de Montemaggiore, classée Monument historique depuis 1992 se signale de loin par son campanile, érigé en 1651, sa sobre façade baroque au fronton surélevé et par la présence harmonieuse de sa grande coupole centrée, sur un plan en croix grecque très proche de la cathédrale St Jean-Baptiste de Calvi.  La lumière ruisselle à l'intérieur sur les murs blanchis à la chaux, jouant sur les stucs et les marbres : une très belle église, fortement remaniée à la période baroque, entre 1750 et 1760, victime un siècle plus tard d'un incendie (le 12 octobre 1875), et qui aujourd'hui souffre de nombreux maux liés à l'humidité,  l'impécuniosité, la désaffection du culte,  etc ... litanie trop bien connue et qui navre ceux qui s'investissent comme ils peuvent dans leur patrimoine ( en particulier, la responsable du patrimoine à la mairie,  Valérie Berti, qui se bat depuis des années pour faire connaître ce patrimoine, organisant des visites guidées) .

Il reste, malgré les dégradations, une impression de lumineuse élégance rythmée par un langage très élaboré de pilastres, de stucs, et par la présence remarquable de marbres polychromes, une richesse insoupçonnable de l'extérieur.

Quelques images:

Maître-Autel -Montemaggiore blog.jpgl

Dans le choeur, le maître-autel du premier tiers XVIII° s. apporte une touche colorée, avec le choix de ses différents marbres chaleureux, le diaspro di Sicilia, le  giallo da Siena ...

Montemaggiomarbres maître-autel.jpg

 

et accueille avec grâce la belle statue de  l'Immaculée Conception et ses compagnons les angelots. Un ensemble anonyme d'une bien belle facture. 

 

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Monteggiore Immaculée Conception blog.jpg

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 La Vierge écrase de ses pieds nus le Serpent et le croissant de lune ...

 

ange de gauche autel Montemaggiore blog.jpg

l'angelot cariatide de droite, à la base de l'autel:

de son index il invite à contempler la Vierge de l'Immaculée Conception.

Les marbres tiennent mieux le temps que la structure de maçonnerie sur laquelle ils sont plaqués...

ange de gauche.jpg

l'angelot de gauche, en symétrie du précédent

angelot 1.jpg

et les deux anges en adoration sur leur  petit nuage:

angelot 2.jpg

Une autre oeuvre inattendue dans cette église de village:

Chaire - Montemaio blog.jpg

la magnifique chaire de prêche en marbres polychromes, de la même époque que le maître-autel.

 

église st augustin de montemaggiore,giovan battista moro,luigi de ferrari

Elle ne déparerait pas une riche église de ville:  comme l'autel, elle évoque un passé insigne révolu. 

Ce que l'on sait:

"Après la ruine du diocèse calvais, il y a quatorze siècles, Monte-Maxiore accueillit une partie de la population du littoral fuyant l'insécurité. En 1574, Mgr Girolamo Leoni d'Ancona, évêque de Sagone, organise ici un synode, avant de devenir archevêque de Chieti. En 1612, Mge Dom Pierre Lomellino installe un séminaire diocésain jusqu'alors situé à Vico." (Cursichella n°3, Montegrosso, p.88)

Cette belle église de Montemaggiore est donc consacrée à Saint Augustin, ainsi que le signale le cartouche central au-dessus du choeur:

 

dédicace St Augustin copie.jpg

St Augustin Salvatore Angeli.jpg

Dessous, la toile représentant  Saint Augustin d'Hippone (350/430), faisant l'offrande au Christ, d'une main, de son coeur embrasé d'amour et de l'autre, de sa plume avec laquelle il écrit ...  la Cité de Dieu?

St Augustin détail copie.jpg

Il a déposé sa mitre et sa crosse au pied du crucifix et semble suspendu dans son inspiration. Sa chappe, richement décorée de fleurettes dorées, fait reconnaître à Michel-Edouard Nigaglioni la main du peintre: il s'agit de Salvatore ANGELI ,  peintre actif en Corse en 1727 (cf. l'Encyclopédie des peintres actifs en Corse, de M.E. Nigaglioni). Cette peinture pourrait être contemporaine de l'ensemble du maître-autel de marbre. La toile a beaucoup souffert.

Dessous, dans sa châsse, une belle statue de St Augustin en bois polychrome:

 

église st augustin de montemaggiore,giovan battista moro,luigi de ferrari


Deux autres toiles mériteraient largement notre sollicitude et nos soins, toutes deux de la main de Giovan Battista MORO*:

 

l'Assomption Moro 1746.jpg

Cette Assomption est signée et datée, Gio. Battista Moro 1706:

Signature Moro 1706 - Assomption.jpg

 (Merci, Michel-Edouard!)

L'autre, malheureusement beaucoup plus abîmée, représente la Sainte Famille: 

Montemaggiore Sainte Famille copie.jpg

Ici Moro  nous tient sous le charme des personnages encore visibles.

Plutôt que la Sainte Famille, il faudrait nommer cette toile les deux Trinités car il s'agit bien de cela: au  premier plan, à l'horizontale,  la Trinité terrestre avec Marie et Joseph (le malheureux a perdu la tête ...)  encadrant l'Enfant Jésus;

Trinité céleste.jpg

puis au centre et à la verticale,  croisant la Trinité terrestre par la personne de Jésus, la Trinité Céleste, avec la colombe de l'Esprit Saint, surmontée de Dieu le Père. Il émane une grande douceur de cette toile:

St Famille la Vierge.jpg

Jésus marche vers son destin, donnant la main comme tout jeune enfant à sa mère.

Les visages de Jésus et de Marie sont empreints d'une certaine mélancolie et d'humanité,

 

visage Vierge Moro.jpg


visage Jésus.jpg

 



 



 



 comme si Giovan Battista Moro avait fait là de véritables portraits d'après nature. L'Enfant Jésus, le regard grave, lèvres serrées, s'avance; Marie, toute jeune et sérieuse, nous dévisage. Dommage que le bon Joseph ait été effacé de cette Trinité terrestre !


* " Giovan Battista MORO: peintre corse, domicilié à Bastia où sa longue activité picturale est attestée de 1699 à 1761. (...) Giovan Battista Moro est l'un des meilleurs peintres de l'école bastiaise du XVIII° siècle." (M.E. Nigaglioni, Encyclopédie des peintres actifs en Corse)

***

Nous avions évoqué, dans une note précédente le très  bel autel baroque d'Antonio ou Giuseppe Cagliata, dédié au Rosaire:

 

 

 

Rosaire ensemble copie.jpg

 

dédicace Rosaire.jpg

surmonté du cartouche contenant sa dédicace,

pieusement et très tardivement

réécrite en français ...

 

 


ensemble au-dessus Rosaire.jpg

Sous ce cartouche l'on pourra se régaler du discours exubérant et baroquissime qui accompagne le Rosaire: une foule céleste d'angelots bruissent tout autour de la gloire rayonnante de la colombe de l'Esprit Saint, toujours proche de la Vierge,  

 

détail stucs Rosaire.jpg

et , s'apprêtant à couronner Marie, deux anges tiennent la couronne au-dessus de sa tête ...

 

Rosaire toile.jpg

La toile représente, comme d'usage, les quinze mystères du Rosaire encadrant la remise du Rosaire par la Vierge à l'Enfant à St Dominique  et Ste Catherine de Sienne. En prédelle, les Âmes du Purgatoire:

à retrouver sur la note précédente:  

http://elizabethpardon.hautetfort.com/archive/2013/02/10/montemaggiore.html

***

 

Un autre chef-d'oeuvre monumental trône au fond de l'église, dialoguant par-dessus le transept avec le maître-autel:

Orgue L De Ferrari 1831 copie.jpg

L'orgue construit par Luigi De FERRARI en 1831

Rappelons que cet organaro est né à Santa Margherita Ligure en 1807. Luiggi arrive en Corse probablement en 1830 (âgé donc d'à peine 23 ans) par la Balagne où il intervient pour refaire une grande partie de la tuyauterie de l'orgue de son oncle Ciurlo à la cathédrale St Jean-Baptiste de Calvi. Il signe entre 1830 et 1831 ses trois premiers instruments en Corse, à Sainte Marie de Calvi, à Montemaggiore et à Lumio. Luiggi De Ferrari est un facteur  d'orgue important pour la Corse de cette première moitié du XIX° siècle : Luiggi construira treize orgues sur l'île entre 1830 et 1845, répondant, comme son collègue et concurrent direct Anton Pietro Saladini, l'organaro de Speloncato, à une forte demande de la part de communautés rurales soucieuses d'affirmer leur réussite et leur foi à travers ce majestueux instrument.

Le soin apporté à la construction et au décor des tribunes et des buffets de l'époque contribue grandement à la beauté de l'église. Même muet, l'orgue est une oeuvre belle à regarder.Montemaio tribune et orgue.jpg


L'orgue de St Augustin est seulement signé sur l'une des portes latérales du buffet à la peinture: 1831, Luiggi.

Modestie oblige!

 

Cet orgue est protégé par les Monuments historiques. Malheureusement ce magnifique instrument reste sans voix, faute de subsides ...

***

L'on ne peut qu'espérer que la communauté trouve  l'énergie et les moyens de sauver son église et qu'un riche mécène se penche sur la qualité de ce patrimoine remarquable  de Sant' Agustinu et la sorte de son état actuel de dégradation : c'est certainement l'une des plus belles de Balagne.


  


 

 

 



 

 


 

 

15/10/2012

Castirla: Cappella San Michele, Pieve de Talcini

Visite ce jeudi 11 Octobre 2012

de la chapelle San Michele de Castirla

Pieve de Talcini

après sa  récente restauration et son inauguration,

le 29 septembre dernier, jour de la Saint Michel

panneau.jpg

Voici ce que disait Mgr MASCARDI de cette petite chapelle après sa visite en 1589 (fol 244) _ cité par Geneviève Moracchini Mazel, p. 329 de son ouvrage (hélas épuisé) sur les églises romanes de Corse:

  " ... Eglise paroissiale San Michele, annexe de Sant'Andrea d'Omessa ... elle se trouveà un tiers de mille des habitations ... son toit laisse passer la pluie ... il y a deux portes ... les murs sont pleins de trous et comportent une fenêtre en mauvais état ... il y a une cloche pendue à un arbre ... l'autel est placé sous une abside peinte ... il y a 21 feux et 80 âmes".

 

la chapelle San Michele et cimetière.jpg

J'avais mis une "Brève du Purgatoire" (sic!) en Août 2008 pour signaler l'état inquiétant de cette petite chapelle en son cimetière  ( une première fois sauvée de la ruine en 1963, première restauration des fresques en 1964, puis  toiture refaite en 1984 ...)

http://elizabethpardon.hautetfort.com/archive/2008/08/16/breve-du-purgatoire-castirla-aout-2008.html

Entre temps les volontés conjuguées de la Municipalité de Castirla et de la Collectivité Territoriale de Corse (engagée dans son ambitieux programme de restauration de l'ensemble des chapelles à fresques de Corse -  voir la note: http://elizabethpardon.hautetfort.com/archive/2011/02/17/ou-en-sont-les-projets-de-restauration-des-chapelles-a-fresq.html ) ont permis de restituer l'intégrité et tout le charme de cette modeste chapelle. La charpente (qui s'était effondrée sous l'action des intempéries et de la mérule) a été à nouveau refaite, elle a reçu une nouvelle couverture de teghje, l'extérieur et l'intérieur nous accueillent aujourd'hui à nouveau avec grâce et simplicité.


vue d'ensemble.jpg

Ce que l'on découvre en entrant, vers l'abside, côté est

Castirla vers l'ouest.jpg

et vers la porte ouest

Les fresques restaurées ( fin XV° siècle):

(par l'atelier Paillard Boyer de Montpellier)

ensemble abside.jpg

l'ensemble des fresques:

Dans l'abside en cul de four, au registre inférieur, le niveau des hommes, la série des douze apôtres dont on peut encore lire certains noms; au-dessus, pieds nus en dedans le personnage central du Christ en majesté, entouré du Tétramorphe (les quatre Evangélistes), Dans l'arc triomphal, la traditionnelle représentation de l'Annonciation; sous l'Ange Gabriel,  Marie tient l'Enfant Jésus sur ses genoux; sous la Vierge de l'Annonciation, Saint Michel, le saint patron de la chapelle.

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au centre, le "Christ Pantocrator" : le Christ en majesté

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bénissant de sa main droite, pouce, index et majeur levés - le geste de la bénédiction "latine". Dans cette représentation du  Christ en majesté, telle qu'on le retrouve habituellement peint au centre des absides de nos chapelles à fresques en Corse, ce geste de bénédiction semble délivrer en outre le message trinitaire : une même bénédiction donnée par le Père, le Fils et l'Esprit Saint.

 

Castirla Ego sum lux mundi.jpg


dans sa main gauche, le Livre divin ouvert:

" EGO SUM LUX MUNDI ET VIA VERITAS ET VITA"

 

" Jésus leur parla de nouveau, et dit : Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie."

(Jean, 8, 12)

 

 


Le Christ est entouré du Tétramorphe, la  personnification zoomorphe, ailée, symbolique  des quatre Evangélistes . Un peu de révision, en passant par les traditions ésotériques, de ces quatre éléments qui apparaissent dans l'Apocalypse de Saint Jean, hérités des civilisations égyptiennes et mésopotamienne, et de la vision d'Ezechiel dans la Bible :

 

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L'Ange (ou l'Homme ailé), Saint Matthieu:

                    l'Ange de la Naissance, l'intuition de la vérité

 

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Saint Luc: Le Taureau (ou le Boeuf)

le sacrifice et la Mort, la terre, la résistance

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Le Lion, Saint Marc:

la Résurrection, le feu, la force, le mouvement

 

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L'Aigle, Saint Jean:

l'Ascension, l'air, l'intelligence, l'action

 

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 Au registre inférieur, sous le Christ, et derrière l'autel, alternant sur fond ocre rouge ou blanc, les douze apôtres, représentés en pied et curieusement proportionnés, racourcis, espace oblige. Leurs visages, de trois quart,  semblent suspendus à leur vision intérieure, et leurs mains prêchent et dialoguent:

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certains portent leur nom au-dessus de leur tête, comme ici Saint Philippe et Saint Matthieu

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Saint André et Saint Taddée,

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Saint Jacques le Mineur

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Saint Jacques le Majeur et un autre apôtre

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Saint Pierre et ses clefs sous le pied nu du Christ

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un autre apôtre, enseignant

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et encore celui-ci: le juvénile Saint Jean, il me semble, l'apôtre bien aimé sous l'autre pied du Christ ...

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Saint Barthélémy, impressionnant écorché, armé du couteau de son supplice,

Castirla le double de St Barthélémy.jpg

et portant sur son épaule son double: sa peau ...

 

 Les prunelles se sont parfois effacées, sans doute initialement peintes "a secco" , comme ici:

(avec Josquin Desprez: Gaude Virgo, Mater Christi)

http://youtu.be/NGwZnvfqRCY

Castirla, la Vierge à l'Enfant.jpg


- les couleurs sont très altérées -

sur de pied-droit à gauche de l'arc triomphal, la Vierge présente l'Enfant à l'adoration des fidèles: à la fois Mater Christi  (Mère du Christ)  et Mater Ecclesiae (Mère de l'Eglise).

 

(avec Jacky Micaelli, Tota pulchra es Maria, d'après un manuscrit franciscain du XVIII° s.de Corse, revu par Marcel Perez)

http://youtu.be/jJhLAND4gc0

Castirla saint Michel.jpg

et de l'autre côté, armé et cuirassé, Saint Michel pèse les âmes et maîtrise de sa lance le Diable

Castirla,le Diable sous la lance.jpg


... qui ronronne comme un gentil dragon apprivoisé, fouettant l'air de sa queue: méfiance! je crois qu'il tente d'attraper la petite âme vacillante qui glisse par-dessus bord du plateau de la balance ...

 

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silence!

Certes le peintre de Castirla n'est sans doute pas un fresquiste virtuose, mais il sait donner toute leur intériorité à ses visages et transmettre avec sincérité les messages essentiels, sans gloses superflues ...


Une petite chapelle paisible

où il fait bon revenir

et se retrouver.


Elle est située le long d'un chemin de transhumance autrefois très fréquenté, reliant la vallée du Golo à la région du Niolo, en passant par la saignée minérale de la Scala di Santa Regina...


Renseignements à la mairie de Castirla : 04 95 47 41 40

 

 

 

 

 



 

04/02/2012

le sepolcru de Castellu sort de l'ombre

Ce 31 janvier, à Castellu di Rustinu,

peu avant la neige ...

 

Castellu sepolcru ensemble montage blog.jpg

Bien sûr, ce n'est pas encore la saison, mais ... un grand merci , Richard!

A l'occasion de la rédaction d'un article sur les sepolcri peints de la Semaine Sainte en Corse pour la belle revue "Art Sacrés", et reprenant contact avec les amis de Castellu di Rustinu pour éclairer ce sujet, j'ai eu le grand plaisir de voir sortir de sa cachette et monté, tant bien que mal, pour la première fois depuis environ 80 ans, le magnifique sepolcru peint de Castellu. Son état actuel - chassis vermoulu, toiles très fragilisées ... n'a pas permis de le dresser totalement comme il le devrait, les deux panneaux latéraux épousant normalement exactement la forme trapézoïdale du" plafond" de la Résurrexion. Mais tel que (merci, Richard!) cet ensemble parle comme jamais jusqu'ici je ne l'avais entendu: la colline du Golgotha faisant le lien entre les trois panneaux. Ce remontage , très éphémère (il ne peut rester ainsi dans l'église) signe la prise de conscience de la communauté de Castellu qu'elle possède ici un héritage précieux et rare de la dévotion de ses ancêtres, et qui aboutira, j'en suis certaine, à une restauration: la municipalité  est impliquée dans la restauration de son patrimoine: outre celle de la chapelle san Tumasgiu et de ses fresques, qui devrait débuter très prochainement, il  est prévu de continuer l'effort de restauration dans la très belle église paroissiale : l'ensemble des autels et de leurs toiles dans un temps relativement proche également ... Le sepolcru suivra, je n'en doute pas, dans la foulée, et ... espérons-le aussi,  l'orgue de Saladini retrouvera sa voix ...

Quelques détails du sepolcru

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le Jugement de Ponce Pilate en compagnie de Caïphe (reconnaissable à son vêtement jaune, signe distinctif longtemps imposé aux Juifs ...)

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Jésus chargé de sa croix: le trou dans la toile a probablement, comme les autres du sepolcru, été fait par la flamme des bougies ...

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un premier groupe de cavaliers

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Jésus tombe sous le poids de la croix, et Simon de Cyrène est appelé à la rescousse

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En haut du panneau central, la scène de la Crucifixion

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le groupe de soldats de la crucifixion. A noter les armes, très codifiées de ces messieurs (on les retrouve dans les sepolcri et les chemins de croix  du XVIII° siècle) et leurs casques pointus. Le cavalier porte cette sorte de bonnet phrygien qui faisait partie du costume des montagnard corses, et un cimeterre tout-à-fait turc ou barbaresque. Une armée qui va pieds-nus ...

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... les solutions techniques de la crucifixion ...

pas facile, mais nos gens ont de la ressource!

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chorégraphie de la Déposition de croix

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le groupe douloureux de la Déploration du Christ

 

 

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 la mise au tombeau

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détail: Marie-Madeleine soutient la Vierge

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... et le tombeau du Christ (partie basse du panneau central): oups! les anges sont assez effrayants. De mauvaises langues en déduiraient que le Christ leur a faussé compagnie dès qu'Il a pu ...

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le panneau de la Résurrection formant plafond:

ce thème de la Résurrection est suffisamment rare dans les sepolcri de Corse pour être signalé: un Christ triomphant, dans toute sa gloire. Généralement les sepolcri s'arrêtent à la douleur de la Déploration et le message de Pâques reste à venir ...


  Il y a une quinzaine d’années, les hasards d’une recherche sur les orgues de Corse m’avaient conduite à Castellu di Rustinu, un village de montagne proche de la Castagniccia : seules quelques fumées paresseuses s’élevant des toits de lauze dans la lumière de janvier et au passage, une télé tonitruante mariée à une bonne odeur de soupe  témoignaient encore de la vie au milieu de ces hautes maisons de schiste aux volets trop souvent clos. La délicieuse vieille dame qu’on m’avait indiquée m’accompagna pour me faire les honneurs de son église – elle venait de finir son déjeuner, me dit-elle avec un sourire serein, et n’avait rien d’autre à faire -   Malgré l’état un peu dégradé des lieux, à l’époque, j’avais été frappée par la joyeuse propreté qui régnait ici, nappes impeccables soigneusement repassées, profusion attendrissante d’angelots joufflus et de fleurs artificielles, et par la qualité et la richesse du patrimoine : datant en majorité du XVIII° siècle, décors muraux, chaire de prêche et élégants autels de stuc baroques, retables, quatorze tableautins peints d’un intéressant chemin de croix populaire,

sepolcri de corse,le sepolcru de castellu di rustinu,semaine sainte en corse

(ici le Christ mis en croix: chemin de croix peint par Giacomo Grandi pour Castellu au milieu du XVIII° siècle)

et, un peu plus tardif, un orgue hélas muet, bref  … c’était ici l’une de ces surprenantes églises de la région qui racontent à foison une communauté dynamique à une époque où la majorité des Corses vivaient dans leurs villages, et où l’expression d’une religiosité dramatique et festive resserrait les liens.
  Puis, passant derrière le maître-autel, ce fut pour moi un choc imprévu : contre le mur s’entassaient, abandonnées en vrac, plusieurs toiles rectangulaires,  grossières et en mauvais état, de très grande taille, clouées sur des châssis vermoulus. Peintes à la détrempe, elles n’avaient rien à voir avec l’art savant des retables de l’église, mais s’apparentaient plus à l’esprit vernaculaire du chemin de croix – j’y reviendrai : elles disaient d’une façon immédiate et émouvante la Passion du Christ. Sur un premier panneau, du haut du perron de son prétoire, Pilate, enturbanné comme un oriental, prononçait son jugement, puis Jésus se trouvait chargé de la croix , gravissait un Golgotha où se tordaient de grands arbres, trébuchait, martyrisé par des soldats bigarrés, barbus,  moustaches  retroussées, une soldatesque disparate aux  pieds nus, coiffés de casques ronds, de la barreta misghia (une sorte de bonnet phrygien, coiffure traditionnelle des corses jusqu’à la fin du XIX° siècle), armée de cimeterres, de lances et de hallebardes, montée sur de magnifiques chevaux, le tout dans un paysage abrupt de montagne … Sur un deuxième, c’était la crucifixion et la douleur de la Vierge, de saint Jean et des saintes femmes, et sur un autre, la déposition de croix,  la déploration du Christ,  la mise au tombeau efficacement racontées dans l’émotion, et enfin une dernière toile en forme de trapèze exaltait la Résurrection du Christ  …
Comme je m’étonnais de la présence et de l’importance de ces décors, Laurence M. m’expliqua qu’il s’agissait du « Sepolcru », qu’on ne le sortait plus depuis longtemps, que lorsqu’elle était petite on le dressait dans l’église dès le jeudi saint pour accueillir le Christ mort, que chaque famille était chargée d’apporter un litre d’huile d’olive pour entretenir la flamme des lampes qui veilleraient sur le Crucifié en compagnie des fidèles : « c’est qu’ ici, on ne laisse jamais le mort seul » … et elle se souvenait de sa terreur, petite fille, lorsqu’il s’agissait  de pénétrer la nuit dans cet espace étrange peuplé de ces silhouettes inhabituelles dansant à la lueur des cierges et des lampes… Par la suite, j’ai appris que ces grandes toiles servaient aussi autrefois de décor pour une Passion jouée par les villageois de Castellu -  dramaturgie évoquée par les derniers anciens, et dont Laurence est désormais le dernier témoin vivant. Il semble que ce sepolcru anonyme du début XIX° siècle ne soit plus ressorti en situation depuis 1930 … Telle fut ma première rencontre avec ce monde si attachant des sepolcri peints de la Corse et elle a le visage rond et souriant d’une vieille dame optimiste née en 1917 …

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le fronton triomphal que l'on n'a pas pu replacer sur le "plafond", faute de solidité