18.08.2008
Castirla Août 2008:Brève du Purgatoire

Faut-il sauver San Michele di CASTIRLA ? ( Pieve de Talcini)
Le cimetière de CASTIRLA et la petite chapelle San Michele, chère à mon coeur, à taille humaine, évidente et fragile sous ses teghje dérangées, sa charpente ruinée par la mérule et les insectes xylophages... Dans son environnement un peu trop paisible, un peu trop silencieux, un peu trop loin de la communauté des vivants.
Chronique:
"Mgr Mascardi a visité cette chapelle en 1589 (fol. 244): "... Eglise paroissiale San Michele, annexe de Sant'Andrea d'Omessa... elle se trouve à un tiers de mille des habitations... son toit laisse passer la pluie... il y a deux portes... les murs sont pleins de trous et comportent une fenêtre en mauvais état... il y a une cloche pendue à un arbre... l'autel est placé sous une abside peinte... il y a 21 feux et 80 âmes" (cité par Geneviève MORACCHINI MAZEL dans "Les Eglises Romanes de Corse", publié avec le concours du C.N.R.S. en 1967).
"Nous supposons que la chapelle San Michele pourrait appartenir au groupe préroman le plus ancien, entre le VIIe s. et le IXe s. ( idem)
A cette époque, bien évidemment, il n'y avait pas de cimetière autour de la chapelle.
Et voici ce qu'en dit Joseph ORSOLINI, pionnier sensible et passionné dans son ouvrage " L'Art de la Fresque en Corse de 1450 à 1520" publié en 1989:
"Sauvée une première fois de la ruine en 1963 (couverture en tôles, charpente effondrée...) la toiture de la chapelle a été refaite en 1983 par l'entreprise Piacentini de Furiani, à la demande des Bâtiments de France. Son toît de "teghje" est surmonté d'un clocheton de construction tardive (XVIIIe s.) ... Les fresques (fin XVe S.) sérieusement décollées par les intempéries furent restaurées en 1964 par les Monuments Historiques (...) Aujourd'hui protégées, elles sont le symbole par excellence de la tradition picturale populaire. (...)"

Ensemble des peintures de l’abside en cul de four et de son arc triomphal, datables de la fin XVe siècle. Une iconographie bien établie dans nos "chapelles à fresques": au centre de l'abside, le Christ Bénissant, entouré du Tétramorphe. Sous ses pieds, les douze apôtres. De part et d'autre, sur l'Arc triomphal, la scène de l' Annonciation. Sur les pieds de l'Arc, à gauche, la Vierge à l'Enfant, à droite, St Michel.
L’histoire bégaye trop souvent et 25 ans après la réfection de la toiture, voici l’état effrayant de la chapelle : ce lieu où se vit encore, mais pour combien de temps ? le divin dans une expression touchante, appliquée, un peu maladroite, est à nouveau proche de la ruine. Ces dernières années, avant 2004, lors de mes visites de "la Montagne des Orgues", j'avais pris l'habitude, aussi souvent que possible, de faire découvrir ce petit sanctuaire intime, son abside peinte à hauteur d'homme où l'on tutoie sans crainte le Christ en Majesté tant son visage est proche et son humanité évidente.
Le Christ en majesté, bénissant de sa main droite, et tenant de sa gauche le traditionnel livre ouvert: "EGO SUM LUX MUNDI ET VIA VERITAS ET VITA". Il est encadré comme de juste par la représentation du tétramorphe et l'on voit derrière sa tête la Jérusalem Céleste.
Ces fresques ont déjà beaucoup souffert, lessivées par les intempéries, certaines parties se sont effacées comme le visage de Saint Michel, les orbites des yeux de certains saints personnages se sont vidées depuis longtemps de leurs prunelles, mais il reste un ensemble plein de vie qui résiste encore, mais pour combien de temps? à la dégradation générale de l'édifice.

... l'Archange Gabriel, dans la scène de l'Annonciation, écoinçon de gauche de l'Arc triomphal....

... et dans l'écoinçon de droite, la Vierge en prière reçoit la Colombe de l'Esprit Saint.
Les tentures pourpres de sa chambre close évoquent peut-être l'intimité inviolable de son ventre maternel. Le bleu de son manteau, couleur céleste, a bientôt disparu, seul reste le rouge-humanité de sa robe.

...sous les pieds de la Vierge, l'Archange St Michel, le Saint Patron de cette chapelle.
Selon l'usage, il pèse les âmes et maintient Satan sous sa lance.
Dans la partie basse de l'abside l'on peut détailler les douze apôtres, comme autant de piliers solides de l'église.

...parmi eux, Saint Barthélémy, sa peau d'écorché sur l'épaule et le couteau de son supplice à la main...



... à gauche de l'abside, sous Gabriel, la Vierge présente sur ses genoux l'Enfant Jésus à l'adoration des fidèles...
Mère de Dieu, Mère de l'Eglise. Là encore, les couleurs se sont estompées... A sa droite, la frise des apôtres en grande conversation et tenant le Livre à la main. Au-dessus de leurs têtes, on aperçoit le Lion de l'Evangéliste Marc.

Et maintenant, voici l'état actuel de la charpente, vue lors de mon dernier passage à la chapelle, le 13 AOÜT 2008. La chapelle est bien entendue fermée au public: les risques d'effondrement de la toiture sont malheureusement aujourd'hui confirmés.
La partie de droite de la charpente a déjà cédé et l'on voit le jour à de nombreux endroits. Sous l'action de la mérule ( ce champignon qui ôte toute cohésion aux fibres du bois, une véritable peste), les poutres ne peuvent plus soutenir le poids des teghje (dalles de pierre couvrant traditionnellement le toit, très lourdes). La mérule s'est installée insidieusement, profitant du glissement incontrôlé de certaines teghje, de l'absence de surveillance régulière de ce lieu, du lessivage des pluies pénétrant en force, de l'obscurité ambiante, un vrai régal pour tous les prédateurs du bois, de quel ordre qu'ils soient... Les taches blanchâtres sur les poutres signent la présence de la mérule, que j'ai appris à reconnaître grâce à un ami architecte qui faisait cette visite avec moi en 2004... Nous avions alerté alors la municipalité de Castirla qui se bat depuis pour tenter de trouver une solution à cette situation d'urgence.

Les instances sollicitées par le maire pour tenter de sauver cet édifice classé par les Monuments historiques le 22 septembre 1958, demandent à ce que soient réalisées des fouilles archéologiques avant de s'atteler à la restauration de la chapelle. L'archéologue pressentie pour ces fouilles a exprimé le désir somme toute assez humain de rester en vie, et remet son intervention à une date indéterminée, lorsque la toiture sera hors de danger... de nuire. A la suite de quoi, l'architecte en chef des M.H. demande à la mairie de Castirla de déposer le toit et de construire une charpente provisoire recouverte de tôles (retour à la case départ! ), ce qui engendre des dépenses très importantes pour cette petite commune proche de Corte. Ce qui signifie aussi que l'on devra, pour la énième fois, payer une nouvelle toiture... éphémère, celle-là, en attendant d'engager à nouveau de futures dépenses pour la reconstruction de ce toit dont rien, décidément, ne nous garantit le caractère définitif...
Il est dommage que cette chapelle n'ait pas fait l'objet d'une surveillance, après la réfection du toit en 1983. On aurait évité le pire, et allégé d'autant les dépenses de la Mairie et de l'Etat.
Ces toits de lauzes étaient autrefois régulièrement surveillés, entretenus comme l'on entretenait le toit de sa propre maison. On savait que le moindre glissement de teghje entraine forcément et rapidement des dégats, et l'on n'attendait pas pour agir, la chapelle ou l'église paroissiale étant alors vécue au quotidien. Notre problème vient de ce que ces chapelles sont éloignés "physiquement et moralement" des communautés dont elles dépendent. Toutes n'ont pas, comme à Cambia, un ange gardien qui les surveille amoureusement ...

... éparpillés au sol, des débris de la charpente...
J'ai été profondément surprise de découvrir que cette chapelle si menacée d'effondrement prochain ne faisait pas partie de la première tranche de travaux engagés par la Collectivité Territoriale de Corse: ce projet magnifique des restaurations de nos chapelles à fresques est porteur d'espoir, mais je me demande si nos responsables du Comité scientifique créé au sein de la C.T.C. pour étudier ces projets de restauration sont venus récemment sur le site de Castirla et s'ils ont connaissance de l'état aujourd'hui désespéré de cette chapelle. Castirla mérite bien autant d'amour et de soins, malgré sa modestie et sa naïveté, que celles de Sermanu, Cambia, E Valle di Campuloru, Brandu (les quatre chapelles sélectionnées pour cette première tranche)... L'urgence absolue d'une intervention saute aux yeux, et si, par malheur, la charpente vient à s'écrouler avant qu'on intervienne, il est probable que les murs suivront de près cette ruine. Ce qui serait traiter le problème par le vide.



Ceci était "une brève du Purgatoire", pavé comme l'Enfer de bonnes intentions....
Elizabeth (à suivre)
09:58 Publié dans patrimoine des chapelles à fresques en Corse | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : patrimoine rural corse, chapelles à fresque
06.02.2008
3/ San Quilicu, la chapelle: visages
Le Père ( Trinité)
Humanité des visages de San Quilicu. Douceur et mélancolie. Temps suspendu sous les paupières lourdes et regards croisés pour chanter l’adoration. Lèvres ourlées en cœur. Sous la maladresse parfois, l’infinie tendresse d’un peintre insulaire et son désir de bien faire.
Le beau visage de Ste Julitte (la mère de San Quilicu),les yeux en amande, sous son voile brodé.
le Fils (Trinité) couronné d'épines, plaies saignantes.
La lune et le soleil
(l’Ancien et le Nouveau Testament)
la Vierge
et l'Enfant Jésus
St Michel Archange
et ses diablotins furieux…
Libre à vous de choisir votre camp!
Elizabeth.22:10 Publié dans patrimoine des chapelles à fresques en Corse | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
31.01.2008
2/ la chapelle San Quilicu de Cambia, suite
… suite de la note précédente…
A propos du fruit offert à Eve par le serpent.
En Corse on pourrait y voir, à la place de la pomme, une figue, ce qui faciliterait grandement par la suite le premier habillage d’Adam et Eve : les feuilles du figuier sont juste de la taille adéquate pour cacher ce sexe qu’ils viennent honteusement de découvrir – c’est du reste ainsi qu’Albert Dürer choisit de figurer cette scène - La feuille du pommier serait trop petite, la feuille de bardane assurément trop encombrante et peut-être n’en auraient-ils pas eu sous la main, bref la figue fait parfaitement l’affaire, d’autant que c’est un fruit plutôt chargé de sens : la figue et le raisin ne sont-ils pas les attributs de Dionysos et de Priape ? Une invitation à « consommer » la figue dont nous sommes tous issus…
Les symboles traversent les siècles sans se soucier du politiquement correct et les sculpteurs de cette époque n’étaient pas pudibonds, on en aura d’autres exemples sur les murs de cette chapelle.
Ici, le petit personnage surplombant l'abside à l'est, semble saluer le soleil levant de toute sa vitalité: il rappelle fortement les personnages sculptés en ronde-bosse des chapelles d'Aregno et de Murato.
Et si ce n’est pas une figue, c’est une pomme, bien sucrée et toute féminine, même si l’on sait que la pomme n’était encore présente en Orient à l’époque de la Genèse … Et si c’est une pomme, cela facilite aussi grandement l’interprétation puisque son nom latin est malum, le terme recouvrant du reste d’autres fruits comme le coing, la grenade, le citron, la pêche, l’orange, homonyme de malum, le Mal. Nous y voilà ! Et c’est Eve bien sûr qui en fait cadeau à son "grand benêt d’Adam" (pardon!), lequel manque de s’étouffer en la mangeant trop vite (on le représente souvent portant la main à sa gorge : d’où la pomme d’Adam).
Si l’on trouve fréquemment sculptée sur nos églises romanes de Corse cette représentation de la Tentation d’Adam et Eve, elle disparaît complètement de l’iconographie dans les églises baroques de l’île : c’est que le Concile de Trente est passé par là transformant cette malédiction du péché originel en message de rédemption.
C’est ainsi que Marie, la mère du Christ venu racheter le péché originel, a transmuté le nom de EVA, la mère originelle, en AVE.
(Ici, l'Annonciation sur un tableau d'une église du Cap Corse: "Ave Maria ...", proclame le phylactère de l'archange Gabriel)
Désormais, sur les autels retables de nos églises, la Mère céleste nimbée de lumière écrasera sous ses pieds nus le serpent du Mal, et, regardez bien, le Malin tient dans sa gueule une pomme…
(représentation de l'Immaculée Copnception, entourée des symboles des litanies - miroir sans tache ... - la tête ceinte d'étoiles , les pieds sur Satan et le croissant de lune, "belle comme une pensée de Dieu" -dans une église du Cap Corse)
Mais revenons à San Quilico.
Sur les façades latérales, tous les modillons des arcs sont ornés de décors sculptés: têtes humaines ou animales, étoiles, fleurs, cordelières, croix , alternent avec des motifs géométriques.
Voici une charmante figure mi-ange mi -diablotin...
et un peu plus loin, une bien curieuse sirène bifide...
plutôt triton, non?
La façade latérale sud est percée d’une porte surmontée d’un très beau tympan posé sur un linteau massif et mouluré : sous l’arc surhaussé où courent des entrelacs élégants lui faisant une auréole, un personnage se tient solidement debout, jambes écartées, sa tunique (me semble-t-il) serrée à la taille par une ceinture. De sa main gauche il empoigne le cou d’un gros serpent aux dents menaçantes et de l’autre il s’apprête à trancher la tête du monstre avec son glaive : le serpent monstrueux se tord puissamment autour de l’homme dont toute l’attitude déterminée et calme proclame la victoire du Bien sur le Mal…
C’est par cette porte que j'entrerai. Les fresques ( XVIème siècle) apparaissent dans le choeur, en partie cachées par un petit autel baroque et ses bas-côtés flanqués contre les piliers de l'abside. Je n'arrive même pas à m'insurger contre cette construction tardive qui occulte les pieds-droits de l'arc triomphal et empêche une vision globale de l'ensemble : la lumière qui entre par la porte vient joliment caresser les frontons interrompus de l'intrus.
Il règne ici un esprit d'enfance. Ce que je ressens ici plus qu'ailleurs, c'est cette profusion de personnages et de décors fleuris planant dans une athmosphère de tendresse absolue. Artiste populaire qui veut bien faire, essaie de se plier aux exigences iconographiques des commanditaires, s'embrouille parfois dans les consignes, mais témoigne de l'essentiel malgré les maladresses ou les erreurs, fait voler ses anges façon Chagall dans des nuées d'étoiles, parsème les robes de apôtres de fleurettes, de rinceaux.
Sans faire trop d'effort, je l'imagine, ce fresquiste, parfois appliqué et incertain, tentant de maîtriser la perspective des carrelages fuyants, multipliant les motifs floraux, les papiers pliés, les mosaïques, parfois inspiré et toujours tendre...
Au centre, il a voulu représenter la Trinité et non pas , comme ailleurs, le Christ Pantocrator. De celui-ci, il a tout de même étrangement emprunté la silhouette générale, la taille imposante et le livre traditionnel ("EGO SUM LUX MUNDI..."), mais ce douxVieillard au regard empreint de mansuétude, aux sourcils interrogatifs, à la bouche bien dessinée sous un nez aquilin, à la barbe blanche et qui vous bénit du sein de l'abside est bien censé être Dieu le Père, tenant sur ses genoux son Fils en Croix, la tête surmontée de la colombe de l'Esprit Saint. Le bleu intense du fond de la mandorle fait efficacement ressortir l'ensemble.
D'un graphisme moins soigné, le Christ en croix dans le giron du Père, comme l'enfant Jésus dans le giron de sa Mère. Là aussi, l'artiste s'applique à dire les choses: le sang jaillit des plaies du crucifié couronné de longues épines acérées, et l'Esprit Saint "inonde" la tête du Père.
Le soleil et la lune accompagnent la scène, là aussi inversés, pas à leur place "réglementaire", mais qui s'en plaindra?
"Mille anges divins, mille séraphins, volent alentour de ce grand Dieu d'amour", comme dit le vieux chant de Noël...
Au pied de la mandorle, de part et d'autre, le tétramorphe rencontre de légers problèmes "d'étiquetage": nos évangélistes saint Luc, Saint Matthieu, Saint Marc et Saint Jean se sont un peu mélangés, à qui le lion, à qui le taureau, à qui l'ange?
Sous leurs pieds, l'assemblée animée des apôtres...

A droite, à côté d'eux, la Vierge présente l'Enfant Jésus debout sur ses genoux. L'apôtre le plus proche les regarde avec amour.
Dans les écoinçons de l’arc où « d’ordinaire » se trouve la représentation de l’Annonciation, là aussi c’est la surprise : à gauche, saint Michel Archange pèse d’une main les âmes, comme attentif à garder l’impartialité de sa fonction, de l’autre il maintient sans effort sous sa lance un vilain diable poilu, griffu, dentu à souhait, armé d’une sorte de longue pince à sucre pour harponner l’âme du damné sur le plateau descendant de la balance – sur l’autre, la petite âme légère du bienheureux s’élève en prière…
A droite, c'est le personnage, malheureusement mutilé par la dégradation, de sainte Julitte, la mère de Saint Cyr (San Quilicu, le saint patron de cette chapelle): un visage de Madone, gracieux et tranquille, aux yeux en amande, son manteau protecteur ouvert sur ce qui doit être le petit San Quilicu (dont on a perdu une partie) en robe rouge et dont on voit dépasser les pieds entre ceux de sa mère...
Cette chapelle fait partie des quatre élues qui vont connaître une restauration imminente... à suivre!
Elizabeth
02:55 Publié dans patrimoine des chapelles à fresques en Corse | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
28.01.2008
1/ la chapelle San Quilicu, 1ère partie
La chapelle San Quilico de Cambia. Pieve di e Vallerustie. Ce mardi 15 janvier 2008.
Cette chapelle San Quilico ainsi que sa sœur voisine dédiée à Santa Maria, semble dater du début du XIIIème siècle- leur fondation n’étant confirmée par aucun témoignage historique.
La nef mesure 12,60 m de long, 4,60m de large; l'abside: 3,20m en ouverture et 1,65m en profondeur. Les murs sont construits en dalles de schiste.
Implantée au bord d’un ancien chemin muletier fort pentu et gorgé d’eau – tout près grondent les flots gonflés des torrents dans la pénombre - blottie à l’abri d’une chênaie vigoureuse, lumineuse même en cette fin d’après-midi d’hiver la voici qui m’accueille à nouveau, après tant d’années…
Tout de suite la même émotion qu’alors : le même accueil comme affleure soudainement sous le fatras quotidien un bienheureux souvenir d’enfance, et cette vague de tendresse ruisselle sur les belles dalles taillées de schiste gris blond, excluant de leur appareillage jointoyé à vif l’esprit chafouin du Mal.
Une brise légère anime à cette heure les ombres longues des chênes sur le flanc sud de la chapelle, caresse arcades et modillons de sa vie passagère. Apprivoisement mutuel dans un silence habité où chacun peut trouver ici ce qu’il cherche.

Avant d’entrer ( Monsieur A., le gardien amoureux et solitaire de la chapelle m'a confié la clef avec les précautions d’usage – je m’arrêterai au retour), je fais le tour des murs extérieurs, rythmés par la musique des arcatures et de leurs modillons sculptés sous la corniche, des fenêtres meurtrières, des deux portes surmontées de leurs tympans en fort relief: l’élégance dynamique de l’ensemble, la variété des sculptures, leur formidable vitalité est un enchantement…
Le serpent se redresse.
Animal rampant voué à la terre, fluide ou immobile, il s'arrache du monde horizontal auquel il appartient et se dresse de toute sa volonté, s'élève de toute sa vigueur intelligente. La dualité du serpent: bienveillant et guérisseur (le serpent d'airain érigé par Moïse dans ledésert, le serpent d'Esculape sur le caducée, le Christ rédempteur figuré sous forme de serpent sur la Croix...), ou symbole de mort, de luxure, bref, du Mal? Donc, si besoin est, le serpent se dresse. Sinon, il se mord la queue - mort et résurrection de l'ouroboros...
( - Ainsi l'homme au cours de l'évolution des espèces acquiert son titre de champion de la verticalité -)
Car le serpent est le symbole même de l'intelligence, de tous les animaux, c'est même le plus rusé. Sa sagesse acquise, volée? se double de séduction: à la fois tentateur et gardien du sacré, il utilise l'arbre du Paradis pour s'élever et, en faisant goûter ses fruits, entraine la mort spirituelle de ceux qu'il a séduits en leur faisant la promesse trompeuse d'une élévation au rang des dieux, c'est-à-dire de l'immortalité. Il choisit Eve, c'est la plus vive, la plus avide de sensations nouvelles, la plus téméraire, la plus spontanée peut-être aussi? Ou bien la plus intéressée, la plus envieuse, la plus calculatrice? Qui pourrait dire à quel moment précis ces deux là en ont fini avec la pureté de coeur?
"Si je parle à l'homme, il ne m'écoutera pas, car il est difficile d'infléchir l'esprit d'un homme. Voilà pourquoi je préfère m'adresser d'abord à la femme dont l'esprit est plus superficiel (et la voilà entamée, la vaste histoire des femmes trop curieuses, en passant par Barbe Bleue!). Je sais qu'elle m'écoutera car la femme prête attention à chacun. (Glosez comme vous voudrez)
Adam, tout comme Eve, tend la main du désir vers le fruit défendu: certes ils n'ont pas encore croqué dedans, mais déjà ils ont pris la mesure de leur nudité et se cachent le sexe de l'autre main... Leur conscience s'éveille... Deux étoiles stylisées semblent accompagner de leur chute celle de nos pauvres parents... Annonce d'exil et de mort.
L'Arbre du Paradis lui aussi s'élève, mais sans artifices, sans engrais chimiques ni tripotages transgéniques (pas encore eu besoin de les inventer).
Futur arbre de la Croix.
Axe cosmique de l'univers, l'arbre exprime la croissance naturelle de la vie et l'aspiration de l'homme intérieur à se régénérer par la vie spirituelle: ses racines solides plongent dans le monde souterrain, celui des enfers, celui de l'obscurité, celui des trépassés, mais aussi celui de l'humus nourrissant des reliques des Saints, et il projette ses branches vers le monde céleste, en recevant lumière et eaux fécondantes.
Curieusement, les branches de l'arbre préfigurent à leur façon les bras de la Croix.
L'Arbre de la Croix :
"(...) Cet Arbre qui s'étend aussi loin que le ciel, monte de la terre aux cieux. Plante immortelle il se dresse au centre du ciel et de la terre: ferme soutien de l'univers, lien de toutes choses, support de toute la terre habitée, entrelacement cosmique, comprenant en soi toute la bigarrure de la nature humaine. Fixé par les clous invisibles de l'esprit, pour ne pas vaciller dans son ajustement au divin; touchant le ciel du sommet de sa tête, affermissant la terre de ses pieds, et, dans l'espace intermédiaire, embrassant l'atmosphère entière de ses mains incommensurables. (...)
Hymne composé par Hippolyte de Rome au IIIème siècle
(à suivre)
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13.01.2008
à la rencontre des fresques de Sermanu...
A Sermanu ce lundi 7 janvier 2008 en compagnie d'Ewa (merci, Ewa!), sous un soleil radieux d’hiver. Matinée de lumière offerte entre deux grisailles ces temps-ci. Les petites routes étroites grimpent ferme dans cette région aujourd'hui souvent désertifiée de la Pieve di Boziu: il faut surveiller les panneaux, ne pas manquer les embranchements... La dernière fois que je suis passée ici, c'était en compagnie des amis de la Fagec et de Madame Moracchini Mazel, et la première fois, c'était avec mes parents, il y a plus de vingt cinq ans. Nostalgie sous-jacente, je ressens papa marchant alors d'un pas décidé avec son sac-à-dos chargé de quelques kilos de livres, dont les deux volumes: "Les Eglises romanes de Corse", de Geneviève Moracchini-Mazel, publiés en 1967 avec le CNRS...
La chapelle San Niculau di Sermanu (Pieve di Boziu) fait partie de la première tranche de restauration des chapelles à fresques du programme établi par la CTC d'après une étude effectuée il y a une dizaine d'années pour tenter de sauver ce patrimoine précieux de la Corse. Seront concernées également dans cette première intervention les chapelles de San Quilicu (Pieve di E Vallerustie), de Santa Cristina (E Valle di Campuloru), et de Santa Maria di e Neve (Pieve di Brandu). J'espère que les autres suivront sans trop tarder: de jour en jour je constate la dégradation à l'oeuvre à San Tumasgiu di Pastureccia, San Pantaleu di Gavignanu, San Michele di Castirla...
Depuis le village perché, la chapelle se gagne par un sentier pentu bordé de petites maisons et de paillers modestes, couverts de teghje, parfois remis en état: une gageure pour l'enterrement des défunts - aujourd'hui 4X4 oblige - une promesse de bonne santé pour les vivants qui visitent leurs morts. Le cimetière entoure de ses tombes quelque peu anarchiques la petite chapelle préromane (autour du VIIème siècle) de San Niculau... La grosse clef ouvre la vieille porte...
et toujours la même émotion dans la pénombre de l'abside...
Veillées par un hiératique Christ en Majesté, les fresques, datables du milieu du XVème siècle, malgré leurs lacunes et leur dégradation, dégagent une étonnante impression de vie: les personnages échangent dans une muette conversation, croisant regards et gestes dans une même humanité.
Comme de juste, Il bénit le peuple des fidèles de sa main droite et de sa gauche tient le traditionnel livre ouvert: "EGO SUM LUX MUNDI ET VIA VERITAS". La douceur des couleurs (même s'il y a eu par le passé des repeints excessifs qui devraient s'atténuer avec la prochaine restauration), l'équilibre de leur agencement donnent une grande plénitude à la composition. Ses pieds nus reposent délicatement sur l'herbe tendre du Paradis, émergeant des plis de sa robe pourpre parsemée de fleurs: le peuple de Dieu va nu pieds. Cela me rappelle notre ami Nunziu qui, enfant dans les montagnes du Ghjunsani, écrasait les bogues de châtaigne de ses pieds nus... La mandorle qui l'enveloppe comme dans un arc-en-ciel ocré le signale et le place au-dessus des vicissitudes humaines, en dehors du temps - sous ses pieds, en témoins de sa parole, la compagnie des apôtres dans leur incessant dialogue...
Un autre groupe attachant suspend le temps dans sa marche: Saint Christophe, le regard décidé et fixé sur la rive lointaine, transporte à travers un fleuve peuplé de poissons l'Enfant Jésus: fragilité extrême de l'Enfant minuscule qui nous regarde, la cape volant au vent comme une voile de navire et pesant de tout son poids du monde sur l'épaule de son géant passeur appuyé sur son bâton de pèlerin.
Sur le mur sud, l'on retrouve l'incontournable personnage de saint Michel Archange terrassant Satan et pesant les âmes: ici, l'on retrouve un écho fidèle du saint Michel peint dans la chapelle de la Trinité d'Aregno...
Autre représentation nécessaire de ces programmes de fresques: l'Annonciation peinte dans les écoinçons de l'arc triomphal de l'abside. Malheureusement le divin Messager, l'Archange Gabriel a disparu de l'écoinçon de gauche.
Dans celui de droite, les mains ouvertes en signe d'acceptation, la Vierge accueille l'Esprit Saint sous forme de colombe qui a déjà franchi les murs inviolables de la chambre close de tentures pourpres: comme toujours, le rouge de sa robe évoque le mystère du ventre maternel et l'humanité de la naissance de Jésus, et son manteau bleu confirme la place céleste de Marie.
Je ne peux quitter la chapelle de Sermanu sans évoquer son saint patron, le grand saint Nicolas, peint à une place de choix, sur le mur encadrant l'abside, sous la Vierge de l'Annonciation: mitre en tête, crosse à la main, pourpre du manteau, tout le désigne dans sa sereine intercession...
(A suivre et compléter dans l'album photo des fresques.)
Dans le cimetière, sur une tombe récente, l'évocation de la tradition du chant polyphonique, fermement ancrée à Sermanu: ces polyphonies constituent une partie importante de l'identité de Sermanu et elles ont largement contribué à la découverte des chants sacrés de la Corse et à la fierté légitime de son peuple montagnard.

Retour, enfin, par ces forts villages enracinés au-dessus du vide
( Santa Lucia di Mercurio, Tralonca...)
Elizabeth
Retrouvez le livre précieux de Joseph Orsolini:
"L'ART DE LA FRESQUE EN CORSE DE 1450 A 1520" édité ( et réédité!) par le Parc Naturel de la Corse
19:25 Publié dans patrimoine des chapelles à fresques en Corse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.11.2007
brève du Purgatoire: Castirla
La chapelle San Michele di Castirla
Au coeur du petit cimetière, sous le village.
"Sauvée une première fois de la ruine en 1963 (couverture en tôles, charpente effondrée...) la toiture de la chapelle a été refaite en 1983 (...)"
(Joseph Orsolini, dans l'Art de la fresque en Corse de 1450 à 1520, édité par le Parc Naturel Régional de la Corse)
Depuis, les choses se sont à nouveau dégradées, faute de surveillance: la toiture de "teghje" a bougé, laissant l'eau s'infiltrer à l'intérieur. La mérule s'est installée dans la charpente, détruisant le bois et entraînant une dégradation telle que le toit peut s'effondrer à tout moment sous le poids des pierres. Les fresques, d'une verve toute populaire, que les intempéries passées avaient décollées ont été restaurées en 1964 par les M.H. Malheureusement elles sont à nouveau gravement menacées par l'humidité qui sévit à l'intérieur. La C.T.C. doit engager un programme de restauration des chapelles à fresque de la Corse: à Castirla, l'urgence est grande... Arrivera-t-on à temps?
Voici l'état actuel de la charpente: on voit le jour à travers les poutres et les taches blanchâtres signent l'avancée de la mérule. A ces endroits, le bois devient aussi peu solide qu'une éponge et peut lâcher à tout moment.
Dessous, dans la petite abside en cul de four... les fresques...(fin XVème)
La taille modeste de la chapelle et de son abside nous immerge dans l'intimité de ces peintures,
si fragiles, un peu maladroites et irrésistiblement humaines...
On reconnait à droite Saint Barthélémy, écorché vif...
Là encore, les couleurs sont déjà très altérées et le reste (Annonciation, la Vierge en Majesté, Saint Michel Archange) souffre des dégradations accumulées au cours du temps.
A suivre... Dernière visite: le 29 octobre 2007. Voir les photos de l'album "fresques"
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11.07.2007
Brève du Purgatoire: Nessa. 11 juillet 2007
Nouvelle brève de la chapelle San Petru di Nessa. Pieve di Sant'Andrea
Dans un coin du cimetière, mangée par les tombes, il ne reste plus de cette petite chapelle romane que l’abside, lessivée par les eaux de pluie et les infiltrations. Lentement ici s’efface un témoignage unique dans l’iconographie des fresques en Corse : la représentation d’une confrérie de femmes, sans doute à l’origine protégée par le manteau de la Vierge en Majesté, au centre de l’abside et portant sur ses genoux l’Enfant Jésus, dont on aperçoit encore un joli pied nu…. Les visages des femmes sont tendus dans la prière, les mains jointes, les silhouettes dessinées d’un trait sûr et évoquent un univers proche de la petite fresque de la chapelle Sainte Restituta de Calenzana.

encore un petit effort ...

et TOUT, ENFIN ! aura disparu…même le pied du petit Jésus!
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