01.11.2009
En Corse: La Mort transfigurée 1ère partie
(Les plus belles photos qui illustrent cet article sont de mon ami Tomas HEUER . Nous avions, Tomas et moi, réalisé cet article pour le catalogue d'une exposition collective sur le thème de la Mort Transfigurée, le 2 novembre 2006, à la Galerie l'Arche de Morphée, 6 rue Etienne Dolet- 75020 PARIS. S'il leur reste des catalogues, vous pouvez sans doute en acquérir en les contactant: contact@archedemorphee.com)
Le sacré est toujours plus ou moins « ce dont on n’approche pas sans mourir » (Roger Caillois, l’homme et le sacré, 1950)
8 mai 2006.
Lorsque Tomas m’a proposé d’accompagner ses photos sur « la Mort transfigurée en Corse », j’ai accepté sans hésiter, sans chercher à savoir où me conduirait le sujet: quelque part dans mon paysage intérieur, on avait sonné la cloche à l’improviste, mis en branle des harmoniques fondamentaux et vagabonds… Je ne peux approcher ce thème que par rêveries successives, au gré de mes rencontres. Les gens que je côtoie ici évoquent aussi bien leurs souvenirs que leurs convictions profondes dans un contact spontané, un échange de chaleur humaine avant le grand froid, main dans la main.Ceci sera donc seulement un dialogue intime avec cette île que j’aime, discontinu, peu cohérent, comme peut l’être le parfum de la mort : fluide, il navigue en ondes paresseuses, indisciplinées, tenaces et, passés les miasmes de la putréfaction, s’achève en une fragrance douceâtre de violette, peut-être cette fameuse odeur de sainteté.
Photos de Tomas Heuer
Sous le vol royal des grands milans fossoyeurs, la rencontre fortuite des carcasses de vaches, de chèvres, de brebis crevées dans les champs fleuris de mai. Au milieu des trèfles, des hauts chardons violets où s’embusquent de minuscules araignées vert émeraude, des asphodèles dressées comme des candélabres ou entre les murs d’un pailler abandonné, ces charognes m’enseignent, mieux que les rues de la ville, notre commune destinée : « HODIE MIHI, CRAS TIBI » (aujourd’hui, c’est à moi, demain c’est à toi !). Ainsi l’affirme pensivement, peinte sur la bannière de procession des Morts dans une confrérie de Balagne, a Falcina ( la Faucheuse ) accoudée devant son sablier flamboyant où s’égrène le temps.
En Corse comme ailleurs, avant la nôtre, c’est la mort des autres qui nous est donnée à voir : miroir, fidèle miroir de la mort, dis nous la brièveté de ce que nous étions, l’inéluctable de ce que nous serons : puisque, dans cette énigme, il nous faut solitairement traverser la frontière vers l’inconnu, la communauté des vivants, dans cet instant décisif, saura-t-elle encore montrer quelque fraternité? Et la dramaturgie de ce passage aura-t-elle encore la force de transcender le grésillement aléatoire de nos vies ?
Bannière de procession:
photo Tomas Heuer
Un rien aguicheuse, souriante et mondaine, "a Falcina" se repose un instant de sa moisson meurtrière. Assise sur une urne brûlante, piétinant les insignes des grands de ce monde, pourpre, tiare, mitre etc, elle brandit d'une main sa faux-étendard indiquant qu'elle n'épargne personne (" NEMINI PARCO") et de l'autre, comme un verre de bon vin, le sablier ailé du temps qui fuit.
Ces bannières de confrérie, portées en procession par les confrères de chaque communauté, délivrent le plus souvent un double message: d'un côté le Christ en Croix au pied duquel veillent et prient deux confrères, de l'autre le personnage redoutable de la Mort ... d'un côté la Peur, de l'autre l'Espoir de la Rédemption par la vie chrétienne...
L’indicible souffrance de la séparation. Qui peut prétendre communiquer l’indicible ? La souffrance d’une mère brutalement, définitivement séparée de son enfant ? Crier l’indicible injustice de cet inversement du sens, la géhenne solitaire et sans fond où l’on est alors jeté ? Reprocher au mort son abandon, injurier le Destin, transformer les spectateurs impuissants du drame en chœur antique ?
Ici, comme dans toute la Méditerranée , la souffrance se crie, se chante : lamenti, voceri, abbadatte en témoignent, expression spontanée, improvisée le plus souvent par les femmes sous l’inspiration de la douleur, à propos d’un mort ou en sa présence. Soit par une femme de la famille : l’épouse, la mère, la fille, soit par une femme reconnue, estimée et rétribuée pour ses dons de voceratrice. Ces chants nous parviennent « du fond des âges », ce qui est une façon de parler car on connaît parfois précisément les circonstances de l’improvisation, mais qui témoigne surtout de la valeur mythique acquise au fil du temps par ces poèmes chantés. Ardemment écoutés, pieusement recueillis par l’assemblée, souvent recomposés par la voceratrice et réacquis par les filles, certains nous sont restitués lors des premiers enregistrements à la fin des années quarante…
Imaginons la scène.
La jeune fille se meurt. Le tintement des cloches accompagne son agonie, l’aide à passer au travers des embuscades tendues par les esprits mauvais. Elle meurt. On voile les miroirs de crainte que son double, u spirdu, ne se retrouve piégé dans les reflets de la glace et reste prisonnier de la maison. Pour la même raison, l’on a ouvert quelques instants en grand portes et fenêtres pour l’inciter à sortir. Puis on a refermé les volets, éteint le foyer. On ne cuisine plus. La vie s’absente. La maison devient sombre et froide comme une tombe.
Elle gît, étendue dans sa raideur cadavérique sur une table, au centre de la salle principale. De quoi est-elle morte : malaria ? tuberculose ? nous ne le savons pas, mais elle a souffert … Les femmes lui ont fait sa toilette funèbre, elles lui ont noué un tissu blanc autour de la mâchoire, serré les chevilles, l’ont parée de son meilleur vêtement : c’est qu’aujourd’hui elle épouse le Christ , sa dot sera de cierges et de chandelles (« Nous allons descendre à la messe/Maintenant que l’autel est décoré/De cierges et de chandelles/Et de noir enveloppé/Car ce matin son père/A fait l’estimation de sa dot « , dit un voceru).
L’assemblée des femmes se presse pour la veiller et réciter le Rosaire, cette longue prière psalmodiée qui soutient les âmes dans leur transhumance et anesthésie la souffrance de ceux qui restent .On ne laisse jamais seul un mort avant sa sépulture, on l’entoure de cercles concentriques d’émotion: comme une matrice, les femmes à l’intérieur, les hommes à l’extérieur, remparts contre l’espace sauvage.
Les femmes demeurent les passeuses de la vie et de la mort. Nourrices, mères ou grand- mères, elles ont chanté dans l’intimité la nanna, la berceuse.
In Palleca di Pumonte A Palneca de Pumonti
Un ziteddu s’addivaia S’élevait un petit garçon
È la so cara mammoni Et sa chère grand-mère
Sempri trinnichendu staia. Toujours restait à le bercer
Fenduli la nannareda Tandis qu’elle l’endormait
È stu fattu li pricaia.(…) Elle lui prédisait ainsi son destin (…)
Aujourd’hui, drapées dans leur vêtement sombre, transformées en prêtresses de la mort, elles improvisent le voceru, la mélopée poétique de la douleur.
D’abord la mise au monde : l’enfant à sa naissance est cueilli comme un fruit mûr par la cuglidora, la « cueilleuse », et l’on enterre son placenta, son double, au pied d’un arbre, fruitier de préférence. Première mort qui ensemence la vie. Au terme de l’existence, encore les femmes pour libérer la douleur, cette fois avec l’aide de la communauté. La douleur est une cage dont il faut écarter les barreaux avec des paroles justes, chantées et piétinées dans une sorte de balancement communicatif : ce lamentu funèbre, voceru, ou ballata, imprime son bercement à l’ensemble de la communauté. Comme un seul corps l’assemblée résonne, vibre à l’unisson, porte son mort dans la nacelle du chant, l’aide à passer vers les rivages inconnus d’où l’on ne revient pas.
La mère, toute à sa peine, exhale ce chant :
Or eccu la moi figliola Zitella di sedeci anni Eccula sopra la tola Dopu cusi longhi affanni Or eccula qui vestuta Cu li so piu belli panni
Cu li so panni più belli Si ne vole parte avà Perchè lu Signore qui, Nun la vole più lascià. Chi nasci pè u Paradisu À stu mondu ùn pò invechjà.
O figliola lu to visu Cusi biancu è rusulatu Fattu pè lu Paradisu Morte cumu l’hà cambiatu ! Quand’eo lu vecu cusì Mi pare un sole oscuratu
Ere tù frà le migliori È le più belle zitelle Cum’è rosa frà le fiori Cum’è luna trà le stelle Tantu eri più bella tù Ancu in mezu à le più bella
I giovani di lu paese Quandu t’eranu in presenza Parianu fiaccule accese Ma pieni di riverenza. Tu cun tutti eri curtese Ma cun nimu in cunfidenza (…)
Chi mi cunsulera mai O speranza di a to mamma ! Ava ch’è tu ti ne vai Duve u Signore t i chjama ? Oh ! Perchè u Signore anchellu Ebbe di tè tanta brama ?(…)
Ma quantu pienu d’affanni Sera lu mundu per mene Un ghjornu solu mill’anni Mi serà pensendu à tene Dumandendu sempre à tutti La moi figliola duvè hè ?(…)
La voici donc ma fille Jeune fille de seize ans, La voilà étendue sur la table, Après de si longues souffrances ,La voilà revêtue De ses plus beaux habits ,
Avec ses plus beaux habits, Elle veut partir maintenant , Car ici le Seigneur ne veut plus la laisser. Celui qui naquit pour le Paradis , Ne peut vieillir en ce monde
O ma fille ton visage , Si blanc et si rose , Fait pour le Paradis , Comme la mort l’a changé ! Quand je te vois ainsi , Je crois voir un soleil obscurci.
Tu étais parmi les meilleures , Et les plus belles jeunes filles, Comme la rose au milieu des fleurs, Comme la lune au milieu des étoiles, Tu étais la plus belle, Même parmi les plus belles !
Les jeunes gens du pays, Lorsqu’ils étaient en ta présence, Paraissaient des brandons ardents, Mais pleins de respect., Avec tous tu restais polie, Mais familière avec aucun(…)
Qui me consolera jamais O l’espérance de ta mère ! Tu t’en vas maintenant Là où t’appelle le Seigneur ? Hélas ! Pourquoi le Seigneur lui-même A-t-il montré un désir si ardent ?
Mais combien ce monde, Va me sembler plein de douleurs ! Un seul jour me semblera mille ans, Sans cesse pensant à toi , Demandant sans répit à tous: Ma fille ! où est ma fille ?
Voceru improvisé par sa mère pour la mort de sa fille, Rumana, et publié en 1843 par le poète corse Salvatore Viale.
Le sacré, dit-on, se définit par rapport au profane. Pourtant ici tant d’attitudes évoquent la perméabilité des mondes religieux et humains : ainsi les cérémonies de la Semaine Sainte , prises en charge en grande partie par les laïcs, les confréries,sans la présence du clergé, fêtent de façon collective le passage de la vie à la mort, des ténèbres à la lumière. Là encore, dans ses déplacements ritualisés, la communauté se reconnaît et se resserre. Sous la conduite de ses confrères, parfois appelés mazzeri ( massiers), parce qu’ils portent le bâton ( a mazza) de confrérie, c’est la granitula, cette procession préchrétienne qui s’enroule et se déroule autour d’un axe : un arbre, une croix, le Monument au Morts (après l’hécatombe de 14/18…) marquant le cycle cosmique de la nature et le mystère de la résurrection du Christ après sa mort sur la Croix. Ce rituel de mort et de renaissance souligne la conviction enfouie au fond des anciens que les morts, après un temps indéterminé aspirent à renaître. Les chants collectifs de contrition, comme celui du Perdonno mio Dio, qui accompagnent Chemins de Croix et processions, la lueur des cierges, la réalisation des sepolcri, ces reposoirs où l’on veille nuit et jour le Christ comme l’un des siens, voire la création de véritables décors peints éphémères, tout tend à transfigurer la mort dans une dramaturgie exacerbée.
Les vieilles personnes qui s’en souviennent encore m’ont dit leur terreur, enfants, de pénétrer dans l’église de nuit, vers l’espace de prière délimité par ces grandes toiles peintes des sepolcri, représentant des moments de la Passion du Christ , et la déploration de la Vierge-Mère : fleurie de blanc et de rouge, agrémentée de coupelles où pousse depuis quarante jours le blé nouveau, surveillée par d’impressionnants gardiens du sépulcre à la moustache hirsute et au regard menaçant à la mode barbaresque, la chapelle ardente s’anime du feu des lampes à huile et des bougies.
photo Elizabeth
On prie avec compassion la Mère devant le corps supplicié de son Fils, exposé gisant et sanglant dans son catalettu, (le banc d’exposition des morts) , les bras articulés ramenés contre le corps, souvent grandeur nature. Comme en d’autres temps on aurait prié devant le corps d’un fils, d’un époux, d’un frère, d’un père assassiné…
Photo Elizabeth: Sepolcri
Dans le nord de la Corse , c’est aussi le rite de la cerca (circà : chercher) qui continue de déplacer en rond les processions des communautés voisines, portant la croix ornée du grand palme tressé, la pullezzula, et visitant les différents sepolcri des uns et des autres, comme en « recherche » du corps du Christ… Dans chaque village on rivalise de créativité pour tresser les palmes en motifs harmonieux, savants et chargés de symbolisme. L’année suivante, on les brûlera le Mercredi des Cendres, et l’on se servira de leurs cendres pour signer le front des fidèles : « Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière ». Ce même jour, cindarellu, clôt le temps du Carnaval où dans de nombreux villages les jeunes gens se « défoulaient » en jetant sur les passants des sacs de cendres…
Chaque ville et chaque village personnalise son rapport au sacré, mais tous le célèbrent avec autant de ferveur, en particulier lors de l’Office des Ténèbres, où les confréries chantent psaumes et lamentations autour du grand chandelier aux quinze cierges : peu à peu, les cierges sont éteints jusqu’à plonger le monde des vivants dans l’angoisse des Ténèbres . C’est alors le grand vacarme à coups de crécelles, claquoirs, branches de palmier, sifflets, chaises… pour mettre en fuite le Diable et les ennemis du genre humain… J’en reviens au voceru de Rumana . Le thème de la lamentation sur la mort de la jeune fille et ses épousailles divines rencontre le mythe antique : l’évocation des mystères d’Eleusis, l’enlèvement de Perséphone, fille de Déméter, par Hadès le dieu des Enfers, l’errance douloureuse de Déméter - Terre maternelle, toute à la quête douloureuse de sa fille, l’appelant sans relâche et dans son exil frappant de stérilité le sol nourricier : « dumandendu sempre à tutti : la moi figliola duvè hè ? »Et que dire du paroxysme de la passion exaltée par les voceri lors des situations de vindetta, de la malamorte, la male mort, la mort violente ? L’âme romantique en a fait ses horrifiques délices, Mérimée, comme l’on sait, en a largement exploité la veine dans Colomba, et le touriste en mal d’émotions fortes trouve son compte dans cette imagerie archaïsante qui le comble, le formate dans son appréhension de l’âme corse. Vision différée, tronquée et brutale…
.L’insularité, la longue histoire heurtée de la Corse , la nature elle-même de l’île cernée par une mer souvent hostile, avec ses hautes montagnes habitées de rocs nus aux formes fantasmagoriques, de forêts denses et sombres propices à l’embuscade des vivants et des morts, de ravins où grondent torrents, tonnerre, trahisons et tambours incertains, façonnent un peuple fortement identitaire, même si la diversité s’installe d’un vallon à l’autre. Liés au sol et en marge de l’Histoire, les rituels funèbres plongent profondément leurs racines dans l’inconscient collectif ...Depuis la préhistoire, la Corse est à la croisée des chemins et de la mer viennent tous ces « visiteurs » du monde extérieur, casqués, enturbannés, armés de leur savoir guerrier, de leurs cultes initiatiques… Peuples de navigateurs, Phocéens, Grecs, Carthaginois, Etrusques, Romains, Vandales, Ostrogoths, Lombards, Byzantins, Maures et Sarrasins, Barbaresques et Ottomans, Pisans, Génois, Aragonais, Anglais, Français, la litanie s’allonge depuis tant de siècles et elle n’est pas exhaustive…
I panni di u nostru Signore Les habits de notre Seigneur
San Salvatore cacciatemi sta pena Saint Sauveur ôtez-moi la douleur


« Le royaume choisit pour sa protectrice l’Immaculée Conception de la Vierge Marie dont l’image sera peinte sur ses armes et ses étendards. On en célèbrera la fête dans tous les villages avec des salves de mousqueterie et de canon. ».
Catteri, la Vierge magnifique qui provient du Couvent de Marcasso.
Les saints protecteurs et prophylactiques sont à l’honneur dans la moindre chapelle, ils paraissent un rempart plus efficace contre les maladies et les épidémies que le savoir médical ancien… Une mention spéciale pour Saint Joseph, patron de « la Bonne Mort » : mourir dans son lit, entouré de l’amour des siens et muni des saints sacrements… un luxe ! Si la communauté est assez riche, l’acquisition d’une belle relique, somptueusement habillée, fera l’orgueil du village et l’envie des voisins… Les évêques fulminent donc de multiples menaces d’excommunication contre ceux et celles qui, par la vendetta, commettent l’irréparable et pratiquent les rites funéraires les plus violents. J’imagine ce qui, dans les attitudes traditionnelles pouvait heurter la sensibilité du clergé et entraver sérieusement la paix…
On a déposé sur le tréteau funèbre la dépouille sanglante de Matteo, assassiné . Les femmes forment une haie circulaire près du corps déposé sur la tola, les hommes à l’extérieur frappent le sol de la crosse de leur fusil. Les femmes, gémissant, s’arrachant les cheveux, se griffant la poitrine et le visage, commencent à tourner en rond dans un piétinement balancé qui s’enivre et s’enroule autour du corps : c’est la spirale funèbre du caracolu (le colimaçon), le pendant « profane » de la granitola. Dans l’étourdissement de la danse, sa sœur improvise ce vocero :
O Mattè di la surella Di u to sangue preziosu N’anu lavatu la piazza N’anu bagnatu lu chjosu Un hè piu tempu di sonnu Un hè tempu di riposu Or chè tardi, o Ceccantò ? Ordili trippa è budelli Di Ricciottu è Mascarone Tendila tutta l’acelli O ! Chi un nuvulu di corbi Li spolpi carne è nudelli.(…)
O Matteo, aimé de ta soeur - De ton sang précieux -Ils ont lavé la place -Ils ont baigné l’enclos- Il n’est plus temps de dormir- Il n’est plus temps de se reposer- Que tardes-tu ô Ceccanton ? Arrache tripes et boyaux -De Ricciotto et de Mascarone- Jette-les aux oiseaux Et puisse une nuée de corbeaux Déchirer leurs chairs,dénuder leurs os ...
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La Mort transfigurée 2ème partie
photo Tomas Heuer
Je connais un tel cheval gravé dans la pierre, venu de la préhistoire et réutilisé sous l’arc triomphal d’une antique église. A ce propos, on a souvent vu une funèbre cavalcade dans les montagnes : lorsque quelqu’un mourait loin de chez lui, on l’installait, une planche de chaque côté du buste pour le maintenir droit à califourchon sur son cheval, un bâton fourchu sous le menton, et c’est ainsi qu’il regagnait son village… …Même en cas de mort naturelle, voceru, caracolu, et chjerchju (ronde funèbre exécutée par les hommes en l’honneur d’un mort) ritualisaient d’une façon toute païenne le passage dans l’au-delà et l’on comprend sans peine les interdictions édictées par les évêques successifs : dans ces pratiques magiques, ces cultes des morts, les responsables religieux sentaient bien leur échapper le monopole du sacré. Quoi qu’il en soit, on a pu dire du vocero qu’à travers cette extériorisation codifiée et dramatique de la douleur, des sentiments les plus violents, les plus « inhumains », il constituait une véritable catharsis pour la communauté, une libération de ses tensions.
L’évolution du monde contemporain atteint toutes les couches de la société en Corse comme ailleurs, et a fait de chacun dans l’île un consommateur de produits calibrés aussi performant qu’ailleurs. Pourtant, même si, avec l’affaiblissement du fait religieux, les Corses ne se définissent plus aussi clairement comme « i Cristiani » face à tout envahisseur potentiel, les funérailles religieuses manifestent toujours ce nécessaire resserrement de la communauté autour de l’individu, en particulier lorsque le village s’exprime par la voix de sa confrérie. Une mort individuelle réussie se partage, j’allais dire « se consomme » en famille, entre amis, même avec les ennemis. Elle renforce la sociabilité des vivants et offre au défunt une ultime fête collective qui l’aidera à trépasser définitivement, à trouver sa place dans l’au-delà.
Un bon défunt est un mort qui accepte ses nouvelles limites: faute de quoi son esprit peut être condamné à errer dans une insatisfaction perpétuelle, seul ou rejoignant la bande des âmes en peine (la mubba, procession de porcs fantômes passant devant les maisons, la nuit), dans la campagne, toujours prêt à se glisser dangereusement entre deux eaux au passage des gués, 
à tendre sans relâche l’embuscade aux vivants dans les mouvances du brouillard, dans les ardeurs meurtrières de la canicule à l’heure de midi ( l’heure sans ombre) , dans les lueurs incertaines de l’aube ou du crépuscule… Il est donc important de contenter l’esprit du mort, de rassurer sa communauté et de ne pas bâcler la cérémonie de l’adieu.
Il y a peu, ainsi que me l’a raconté un homme âgé d’un village de la Balagne des montagnes, lorsque quelqu’un était proche de sa fin, on avertissait les membres de la confrérie du village, c’est-à-dire ces laïcs associés pour donner l’exemple de la vie chrétienne .A l’époque, les Corses étaient encore dans leur ensemble profondément religieux, la confrérie organisait7 en particulier la charité, faisant office de « sécurité sociale », pourrait-on presque dire, et rendait avec le plus de faste possible les devoirs funèbres à tous, pauvres ou riches. Ces confrères, donc, vêtus de leur habit spécifique, robe ceinturée d’une cordelière et cape consacrée dont la couleur varie selon la confrérie, partaient en procession la nuit venue, au son du glas, le cierge à la main, et traversaient le village en chantant des psaumes de pénitence pour porter le réconfort de toute la communauté à celui ou celle qui se mourait… On peut supposer qu’entendant s’approcher les chants lugubres des confrères, l’infortuné achevait de mûrir son agonie, facilitant la moisson de a Falcina.
Deux jours après la mort, la confrérie se mettait à nouveau en mouvement pour chercher le corps du défunt, toujours en habit et précédée de la bannière de a Morte : cette bannière peinte sur ses deux faces montre souvent d’un côté le Christ en Croix, accompagné, à ses pieds, de deux confrères en habit de pénitent, la cagoule rabattue sur le visage. Sur le revers s’illustrait avec la plus grande liberté l’effroyable activité de la Faucheuse , digne héritière des danses macabres peintes lors des grandes épidémies de peste du 14ème siècle.
* Personnalisée, tantôt menaçante, tantôt rêveuse, tantôt élégante, un rien maniérée, tantôt affligée, tantôt déployant à grandes enjambées son énergie destructrice, la Mort fauche.
Les confrères transportaient le corps à l’église (si le mort était lui-même membre de la confrérie, on l’enterrait dans son habit), l’exposaient devant le choeur sur cette sorte de brancard spécifique, u catalettu, le catafalque, paré de noir et entouré de cierges allumés payés par la confrérie. Les confrères prenaient place autour du mort et là, devant la communauté et en dehors de toute présence sacerdotale, se chantait l’Office des Morts : des chants, pour cette occasion, d’une grande beauté tant par les textes (le Livre de Job) que par leur mélodie simple et « berçante ». Je me suis souvent dit que ces chants, comme les lamenti des morts, les apparente, par la douceur oscillante de leur mélodie au monde des berceuses. Même u catalettu me semble un berceau des morts : dans une église de la région proche du Ghjunsani, j’ai vu un Enfant Jésus emmailloté dans ses langes, le corps rempli et sanctifié par de la terre sainte, installé dans un petit berceau « prémonitoire » de même forme que le catalettu…
photo Tomas Heuer:
le Petit Jésus
Le prêtre ne venait qu’après cet Office et célébrait enfin avec solennité la Messe des Morts, avec le concours des chantres de la confrérie. Dans de nombreuses régions de Corse, en particulier dans « l’En-Deçà des Monts » (le Nord de l’île), ces chants sont polyphoniques, en paghjella, et magnifient les cérémonies. Chaque village créant son air original, son versu, et manifestant un tempérament différent d’un village à l’autre, la compétition était serrée, l’on s’enviait les meilleurs chanteurs, surtout lors des enterrements : le cher disparu bénéficiait ainsi d’un adieu irremplaçable, chaque cérémonie funèbre proclamant la beauté et la cohésion de cette communauté… Un repas funèbre, a manghjaria, clôturait ce rituel de partage des funérailles, la bête destinée à cette ultime cérémonie ayant été désignée d’avance par le futur défunt.
(*Les confréries des villages corses sont souvent nées comme ailleurs en Europe à la suite de l’épouvante de la peste, envoyée, pensait-on, par Dieu en punition des péchés des hommes : ce fléau nécessitait une réforme des mœurs, la pratique de nombreuses mortifications comme la flagellation, et rendait urgente l’organisation de l’entraide et de la prière, en particulier lors des funérailles. En Corse, la présence nombreuse et précoce des Franciscains a favorisé l’éclosion du Tiers-Ordre, c’est-à-dire la mise en œuvre des messages de Saint François par des laïcs. Les Franciscains trouvèrent en Corse un terreau communautaire très proche de leurs idéaux.)
u catalettu, le banc d'exposition des morts
Enfin venait le moment de l’inhumation. Jusqu’au 19ème siècle, l’on enterrait le mort dans son seul linceul dans l’arca, une fosse commune creusée, autant que faire se pouvait sous le sol de l’église pour profiter de la sainteté du lieu : outre l’économie – point de cercueil ni de tombeau - l’esprit communautaire s’exprimait là encore dans cette pratique qui garantissait en principe au défunt, dans l’ humble fraternité de l’au-delà, une protection efficace contre tous ces mauvais esprits jaloux des vivants qui divaguent dans l’espace sauvage où tout peut arriver… Certaines familles illustres cependant ne partageaient pas avec le commun des mortels l’arca et construisaient leurs caveaux dans l’église, ornés de belles pierres tombales gravées de blasons ou d’effigies de la mort plus ou moins souriantes. Cette identification de l’église comme lieu privilégié de la rencontre des vivants et des morts persiste encore aujourd’hui .
photo Tomas Heuer
La Mort ailée: Dalle funéraire à Aregno . Photo Tomas Heuer
La puanteur régnante et les problèmes d’hygiène finirent par avoir raison de l’arca et l’on commença, au 19ème siècle, suivant les décrets de Napoléon, à enterrer les gens dans des cimetières extérieurs au village, malgré les nombreuses réticences des villageois qui craignaient d’y perdre les bénéfices de leur assurance-vie pour l’éternité. En situation intermédiaire, ces tombes construites dans l’enceinte des églises à moitié effondrées de certains couvents : l’effet de ces sépultures contemporaines, ornées de roses en plastique, gardées par des lumignons vacillant au vent et visitées fidèlement la veille du Jour des Morts, en est assez onirique. Et le danger, assuré, sous la voûte béante…
Cela dit, beaucoup de grandes familles, les notables, avaient pris l’habitude d’ancrer leurs chapelles funéraires privées sur leurs propriétés, les rendant du même coup inaliénables. Qui n’a jamais vu, en Corse, ces tombeaux parfois très anciens dans le paysage, montant la garde sous leur cyprès, le long ou à la croisée des chemins, au sommet des collines, ou dominant la mer? Comme les églises, les chapelles, ils fixent et « signent » le lieu de la communication entre les vivants et les morts, veillent sur l’espace humain et le sacralisent, protègent la généalogie des familles… Une terre est fertilisée par ses morts, comme elle est sanctifiée par les ossements des Saints. Dans le Cap Corse, de véritables résidences secondaires, clôturées et plantées d’arbres civilisés, avec escaliers à double révolution, colonnades, antichambre… doublent pour l’éternité (espère-t-on !) les grandes « maisons des Américains », ces corses partis faire fortune par-delà l’Atlantique et revenus se faire enterrer dans le sol sacré des ancêtres.
Au couvent de Caccia. Photo de Tomas Heuer.
Ailleurs, c’est un ancien moulin à vent, posté sur la colline dans un somptueux déferlement granitique : il a perdu ses ailes et mouline en silence la moisson d’une famille respectable de la région. Lu, un jour dans le journal local, en Balagne : « à vendre, terrain de cinquante mètres carrés, vue imprenable sur la mer, conviendrait parfaitement pour une chapelle funéraire ». Connaissant bien l’endroit, je vous le conseille, l’annonce n’était pas surfaite, aucun promoteur n’a réussi à gâcher le coin et la beauté du lieu donne réellement envie de rester là pour l’éternité. Autre écriture, le long des routes : ces stèles fleuries signalant un accident mortel. Trop nombreuses, hélas !avec un nom, un poème, une date. Elles continuent une autre tradition: lors d’une mort violente, lorsque le sang d’un homme avait gorgé la terre, l’usage était de jeter en passant à cet endroit une pierre, ou une branche d’arbre. L’amas ainsi constitué, u muchju, rappelait à tous et pour longtemps le souvenir de cette fin tragique… La présence de ces sentinelles enracinées au bord des routes surveille le moindre déplacement des vivants : litanies familières des morts murmurées à l’oreille du passant, il vaudrait mieux ne pas les entendre à certains moments critiques de la journée ou de la nuit… Gare à ne pas rencontrer alors les double des morts, embusqués dès l’attrachjata , le crépuscule, au milieu du jour ou de la nuit, gare à la traque des spiriti , des spectres, gare aux cohortes des confréries de morts, aux enterrements fantômes, gare aux chasses nocturnes des mazzeri…
J’ai longtemps été surprise par les propos de certaines vieilles personnes amies. Je ne comprenais pas pourquoi elles s’inquiétaient de me savoir circuler seule la nuit, quitter tard l’église où je jouais l’orgue et traverser les rues désertes du village dans le brouillard, ou passer le col de Bataille, a bocca di a Battaglia », séparant les communautés de montagne du Ghjunsani de celles de Balagne. Le terme même de « a bocca »pour désigner le col me fait toujours rêver, d’autant que je sais maintenant que s’y abouchent les esprits des morts et les doubles de ces personnages étranges et inquiétants, les mazzeri.
L’insularité de la Corse a développé naturellement une poésie magico-religieuse souvent liée au cycle naturel des saisons, appelée à lutter contre toutes les calamités et à réguler les chances de survie des hommes dans un monde hostile, peuplé d’êtres ambigus. Héritière des grandes religions mégalithiques, l’île développe très tôt le culte de ses morts, les enterrant dans le sol des abris sous roche, construisant stazzone (dolmens), élevant ses stantare , paladini (menhirs) à la dimension d’un véritable art statuaire…
Récemment nous sommes allés nous perdre dans le désert des Agriates, du côté de St Florent : nous avions rendez-vous avec des sépultures du 5ème millénaire avant J.C., et des dolmens nommés, l’un « casa di l’Orcu », la maison de l’Ogre, l’autre « casa di l’Orca », la maison de l’Ogresse. Dans ces vagues minérales de montagnes et de maquis, au milieu des cistes, lentisques, myrtes, filaires, chardons, la volonté cultuelle de ces hommes du néolithique m’a envahie d’une émotion infinie et silencieuse : les pierres gardent la mémoire des anciens vivants. Peut-être suffirait-il de fermer suffisamment le diaphragme de la conscience pour arrêter le temps et percevoir le murmure et les chants des gens d’alors… Les dolmens et les coffres mégalithiques sont inscrits dans des couronnes de grandes pierres plantées de chant et l’espace à l’intérieur de ces cercles est dallé, parfois « piétiné », m’évoquant tout à la fois la lente ronde du battage sur l’aghja, l’aire à blé exposée aux vents, si présente dans les paysages d’ici, et une déambulation enroulée autour des tombes, l’ancêtre de la granitola, du chjercu , du caracolu … L’aghja, chez les agriculteurs du monde ancien , est l’espace circulaire, dallé lui aussi, circonscrit par ces pierres plates dressées dans le sol que l’on appelle « i baroni », les gardes, pour cet acte vital et communautaire du battage du blé. Il fait pendant à un autre espace en boucle beaucoup plus vaste, l’invistita, l’aire du trajet quotidien d’un troupeau, celui d’un berger : ici l’homme appartient à la communauté de ses bêtes qui a choisi son parcours de libre pacage depuis des millénaires, partant le matin de la bergerie et y retournant le soir.
Les dolmens, l’ouverture offerte au soleil levant, accompagnent ainsi chaque jour le cycle de la lumière, mort et renaissance : ils s’élèvent au sein de cette invistita pastorale, et défiant les ténèbres, sacralisent l’espace sauvage. On racontait que les ogres (l’Orcu et l’Orca, sa mère), capturés par les bergers, avaient livrés, sous la menace de mort et la promesse fallacieuse d’une vie sauve, la recette du brocciu, ce délicat petit lait caillebotté…Les perles, outillage lithique, fragments céramiques recueillis lors des fouilles indiquent une activité domestique : les vivants d’alors rendaient visite à leurs morts, leur faisaient probablement des offrandes (éléments retrouvés dans les tumulus, les coffres) et pratiquaient peut-être déjà la manghjaria, le repas funèbre…
Les premiers habitants vivaient de la chasse : de nécessité vitale, cette chasse est devenue aujourd’hui une activité privilégiée inscrite dans les gènes, l’affirmation d’une mâle attitude, le marquage et le refuge rêvé d’une société différenciée : on chasse le sanglier en compagnie, selon des codes précis, avec la conviction de donner de soi une image valeureuse, le sanglier étant censé sauvage et dangereux. Même si pour aller à la chasse, on utilise désormais les armes les plus performantes, le 4x4 et le téléphone portable. Les trophées macabres s’affichent sur les piquets des clôtures, le long des routes…
Autrefois, l’arme première était la masse, a mazza. On tuait en assommant sa victime. Cela supposait peut-être l’embuscade, plus sûre que la poursuite rapide. Cette chasse préhistorique perdure dans le monde parallèle du rêve : c’est celle du mazzeru, ce sorcier « nocturne chasseur d’âme » comme le nomme Dorothy Carrington :
« C’est la nuit en songe que les mazzeri, ou plutôt leur double, car en réalité ils ne quittent pas leur lit, se rendent à une chasse nocturne, poussés par une force mystérieuse. Leurs terrains de chasse sont des lieux incultes, sauvages, au maquis impénétrable, et situés près d’une rivière. C’est là qu’ils se postent à l’affût et abattent la première bête qui vient à passer – sanglier le plus souvent – mais aussi n’importe quel animal, même domestique, porc, chèvre, chien… La bête tuée, le ou les mazzeri, car ils partent en chasse tantôt en bande, tantôt seuls, la retournent sur le dos et c’est alors qu’ils s’aperçoivent que le visage de l’animal est en réalité celui d’une personne de leur village. Cette personne meurt inévitablement peu de temps après la chasse nocturne » ( Dorothy Carrington : Corse, Ile de granit, ed. Arthaud, 1980).
L’animal tué représente l’âme de la personne qui doit mourir. Privée de son âme, la victime du mazzeru ou de la mazzera ne tardera pas à s’éteindre. En fait, elle est déjà morte, mais elle ne le sait pas encore. Lors du coup, la victime pousse un cri qui l’identifie tout autant que son visage… Il arrive que ce soit une personne tendrement chérie par le chasseur, son mari, sa mère, son enfant… Le mazzeru peut alors essayer de la soustraire à sa fin, et soigner ses blessures : la mort sera peut-être écartée, mais un malheur arrivera fatalement à la victime…
Ces mazzeri,( amazza : assommer ) , ou culpatori (ceux qui frappent) , sont indifféremment des hommes ou des femmes, comme vous et moi, mais irrésistiblement appelés à leur vocation de chasseurs nocturnes par leurs pairs et vivant désormais en dehors des limites humaines : êtres frontières, passeurs de la mort, ils peuvent communiquer avec les morts et surtout, ils donnent magiquement la mazzulata, le coup de grâce. La chasse, ils la vivent comme une drogue, ils en sont dépendants, la force qui les appelle est plus puissante que toute raison, que tout sentiment chrétien, car ils sont le bras armé du Destin . En tous cas, le mazzeru est un voyant. Etre éminemment ambigu, ni bon ni mauvais, on pensait qu’il avait été mal baptisé. Son don se manifeste à la marge des mondes, dans l’espace rêvé commun aux vivants et aux morts pour qui sait voir : le long des cours d’eau, qui sont comme vous savez, les routes des anime perse, les âmes perdues; ou bien à la « bocca », au col séparant ou unissant les communautés des montagnes… Il arrive que, pour chasser, il se transforme lui-même en animal, en chien (les mazzere femmes chassent souvent en meutes de chiennes), en renard, en sanglier… Il ne craint pas les mauvaises rencontres ni les mauvais rêves. Ainsi de la Squadra d’Arozza, inquiétant cortège des confréries des morts célébrant avant terme le décès de quelqu’un au village :
« Ils commencent par battre le tambour ; puis on assiste à une étrange procession de fantômes blancs. Ils sont habillés en pénitents portant l’aube et le capuchon, et ils tiennent à la main un cierge allumé. Alignés sur deux rangs, ils se rendent à l’église et, se groupant autour du cercueil, récitent le chapelet, chantent ou plutôt grommellent le libera me Domine et le De profundis, dans un murmure lugubre et effrayant. » Histoire de l’Eglise de Corse, par le chanoine Casnova (1931/1939)
Les mazzeri jouent aussi un rôle régulateur et déterminant pour l’avenir de leurs communautés respectives. Chaque année ils se livrent bataille au cœur de la canicule, à cette période brûlante et néfaste, menace de mort pour les bêtes et les gens. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, date rituelle où les défunts reviennent vers les vivants ( le 1er août , fête de Saint- Pierre- aux- Liens est aussi, plus lointainement, la fête des Macchabées), nuit de tous les dangers, les mazzeri de deux communautés voisines se retrouvent au col ou à la lisière qui les sépare pour une mortelle bataille. Armés de tiges d’asphodèles – u luminellu, a fiora di morti, ailleurs nommées l’herba Saturni, la fleur préférée des morts, dans les Champs-Elysées des Héros Grecs , la plante consacrée à Déméter et Perséphone - les mazzeri vont se battre sans quartier pour obtenir la protection de leur communauté : les vainqueurs, ceux qui ont fait le plus de carnage dans les rangs adverses, protègent leur village et diminuent la mortalité de leur communauté. L’univers onirique du mazzerisme, décrit par Dorothy Carrington et Roccu Multedo, donne lui-même à rêver pour qui sait arrêter le temps, pour qui sait voir. J’ai entendu un jour, lors d’une émission radiophonique dans les années 80, un mazzeru du Sud de la Corse évoquer le monde nocturne en ces termes : « Si vous saviez ce qui ce passe la nuit, vous n’oseriez même pas mettre les bras dehors pour fermer vos volets ! »
Aujourd’hui le mazzeru tend à disparaître, déconnecté de la caisse de résonance de sa communauté, gavée d’informations du « monde extérieur », repue de biens de consommation. Peut-être que le mazzerisme ne peut se manifester que sur les terres arides et parmi des communautés frugales par nécessité. Les signes autrefois lisibles par tous s’effacent : le vent ne porte plus guère les roulements de tambour prémonitoires de la Squadra d’Arozza, plus personne n’écoute à la surface des eaux le babil plaintif et menaçant des morts, et, faute de cultures céréalières, la faux de a Falcina échoue, silencieusement accrochée aux murs des musées, rétrogradée du statut d’outil vital à celui d’objet de collection ethnographique.
Serions-nous, faute de force, définitivement passés dans la civilisation de la conservation et du commentaire ? La mort serait- elle, en Corse comme ailleurs, devenue une denrée industrielle comme une autre, coupée de son sens, déconnectée des vivants ? Aurait-elle totalement perdu son rôle d’initiation au sacré ? Serrure inviolable ou passage transparent, horizon de toute vie, espace infini: énigme confinée sous un sarcophage plombé d’oubli, ou libérée, lumineuse comme aile de papillon, stérile et envieuse ou féconde et collective, silence ou musique ? Individuelle, la mort nous accompagne fidèlement depuis la naissance, enrubanne de festons doux-amers nos fêtes les plus intimes, caresse nos peines les plus âpres du bout de ses phalangettes cliquetantes, c’est à peine, tant elle est légère, si l’on sent son souffle amical sur notre cou lorsqu’elle nous tend au dernier instant son miroir…
Individuelle et collective …. En Corse, peut-être plus qu’ailleurs, demeure ce puissant sentiment d’appartenance au sol des ancêtres, comme renaît l’usage du chant collectif, se reconstituent les confréries, se renouent les fils embrouillés de la mémoire, de la communication entre l’individu et sa communauté, entre les vivants et les morts…. Je sais aujourd’hui encore des terreurs nocturnes irraisonnées dans l’espace sauvage, des guérisons inexpliquées pratiquées par e signatore, des dons de « voyance » reconnus et craints, je connais bien des villages où les confrères veillent toujours le mort avec respect, le berçant des beaux chants des lamentations de Job, du Libera me* de l’Offiziu di i Morti, en dehors de toute présence sacerdotale , où, après la messe chantée des Morts, on l’accompagne au cimetière « en chantant d’un pas lent » les litanies des Saints …
Ici, les rites funèbres se nourrissent encore du sacré, enracinant profondément le peuple corse dans la terre de ses morts, identifiant leurs espaces privilégiés, construisant sanctuaires et tombeaux comme on construisait autrefois les terrasses : pour maintenir en place le sol nourricier. Je sais aussi qu’en adéquation avec son sol et à travers la diversité des représentations de la mort, profanes ou religieuses, l’âme insulaire des corses refuse – souvent instinctivement - de se laisser engloutir dans le maelstrom uniformisateur du monde moderne.
*LIBERA ME Libera me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremenda. Quando caeli movendi sunt et terra : Dum veneris judicare saeculum per ignem. Tremens factus sum ego, et timeo dum discussio venerit atque ventura ira. Quando caeli movendi sunt et terra. Dies illa, dies irae, calamitatis, et miseriae dies magna et amara valde. Dum veneris judicare saeculum per ignem. Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.(…)
Elizabeth Pardon
01:54 Publié dans patrimoine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la mort, rituels de la mort en corse, le miroir de la mort, les vivants et les morts en corse
31.10.2009
Mort et compagnie: le tombeau de Damasu Maestracci à Occhiatana
"On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps" (Molière)
Une imagerie visible de la mort: le tombeau de Damasu MAESTRACCI à OCCHJATANA




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08.10.2009
Lucca, vélos et Puccini








08:43 Publié dans patrimoine | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lucca, lucques, puccini, vélos de lucca
16.09.2009
les Journées du Patrimoine, cuvée 2009
RECTIFICATIF
PROGRAMME DES JOURNEES EUROPEENNES du PATRIMOINE 2009.
« UN PATRIMOINE ACCESSIBLE A TOUS »
Programme établi avec la collaboration de l'Association Saladini de Speloncato et des Municipalités de Costa, Feliceto et de Speloncato.

SAMEDI 19 SEPTEMBRE 2009.
Le matin à FELICETO
11 h à l'église San Nicolao, PRESENTATION DE L'ORGUE HISTORIQUE SALADINI (1839) présentation de l'orgue Saladini (1839) classé Monument Historique et de la famille des SALADINI père et fils ( ébéniste et facteur d'orgue à Speloncato) et de la figure attachante de Gaspard DOMINI ( facteur d'orgue à Feliceto ) : deux ateliers locaux de facteurs d'orgue, par Elizabeth Pardon
L'après-midi à SPELONCATO
15 heures à la Collégiale Santa Maria Assunta : EVOCATION des FIGURES BALANINES CREATRICES de NOTRE PATRIMOINE par Elizabeth Pardon: où il sera aussi question de transmission des savoirs-faire et des chemins de transhumance...
16 heures: COMMEMORATION des 500 ANS de l'Eglise Saint-Michel devenue la Collégiale Santa Maria Assunta .
EXPOSES et PROJECTIONS
par François Mariani et Edouard Flach-Malaspina
17 heures à la Salle Municipale (1er étage à la Mairie): : CONFERENCE de Jean-Dominique Poli sur
Les relations amicales et conflictuelles de Napoléon Bonaparte et de Pascal Paoli.
18 heures: CONFERENCE de Jean-Pierre Poli
Le calvais Laurent Guibega parrain de Napoléon.
Le soir à COSTA
21 heures: CONCERT d'ORGUE à l'église San Salvatore de Costa avec Francis WENDENBAUM.

DIMANCHE 20 SEPTEMBRE 2009
Le matin à SPELONCATO
11 heures: Inauguration du Lavoir communal de 1924, mis en
sécurité et réhabilité en 2009.
11 heures 3O: Vin d'Honneur offert par la Municipalité
et l'Association Saladini de Speloncato.
Salle Municipale 1er Etage de la Mairie.
L'après-midi à FELICETO
14 heures 30 : PRESENTATION de l'église San Nicolao avec le concours des amis du patrimoine de Feliceto et de l'Association Saladini .
Enfin à SPELONCATO
à 18 heures : CONCERT sur l'orgue historique CRUDELI (1810) avec Francis Wendenbaum et Elizabeth Pardon.

RENSEIGNEMENTS: 06 09 09 89 38 et 06 17 94 70 72
13.09.2009
Feliceto: les Journées du Patrimoine

23:02 Publié dans patrimoine | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : journées du patrimoine, feliceto, orgues historiques, patrimoine rural
04.09.2009
la mesure humaine en Corse

A Speloncato, Edouard, François et tous nos amis qui s'intéressent au patrimoine sont sur la brêche pour préparer les journées du patrimoine, cuvée 2009. Infatigablement nos archivistes favoris lisent et relisent, glosent, supputent, pèsent le pour et le contre, s'interrogent, mesurent ...
A l'honneur, cette année, en raison d'une date anniversaire qui pose plus de questions qu'elle n'en résoud, notre chère Collégiale Santa Maria Assunta :

"ESSAI SUR LES ANCIENNES UNITES DE MESURE
UTILISEES EN CORSE AVANT L’ADOPTION DU SYSTEME METRIQUE
ANTON DUMENICU MONTI
ADECEC CERVIONI 1982
I. UN MERVEILLEUX INSTRUMENT DE MESURE : LA MAIN
Mesurer c’est évaluer une quantité en la comparant avec une quantité de même espèce dite unité de mesure. Pour matérialiser les unités, les hommes ont d’abord utilisé le corps humain, puis ils ont fabriqué des instruments de mesures.
Le palmu est la plus grande longueur matérialisée avec une main. C’est la distance entre l’extrémité du pouce et l’extrémité de l’auriculaire en position écartée.
Le palmu des couturières, utilisé pour mesurer les lignes courbes, le tour de taille par exemple, est le même que le précédent, mais avec l’index, le majeur et l’annulaire repliés (d’ap. R. PECQUEUX BARBONI).
Un palmu grande est obtenu en ajoutant au palmu la longueur de la phalangine du pouce. Un simple mouvement de bascule sur l’extrémité du pouce permet cette addition.
Le scumessu est la distance entre les extrémités du pouce et de l’index en position écartée. Elle vaut environ les 4/5 du palmu. C’est l’espacement employé dans la plantation des ails. C’est aussi, à Cervioni, le diamètre d’ouverture du moule à fromage (fattoghja), le diamètre de base étant la distance entre l’extrémité de l’index en position tendue et l’extrémité du majeur en position repliée. La profondeur du moule est obtenue entre le majeur et l’index en position tendue.
Le massumè ou sussumè est la plus grande longueur obtenue en tendant le pouce perpendiculairement à l’avant-bras et en repliant les quatre autres doigts. Elle va de l’extrémité du pouce au métacarpien de l’auriculaire.
Le pouce (u ditone) est utilisé pour des mesures dans sa longueur et dans sa largeur. Sa phalangine permettait, par ex., de régler la largeur des plis en couture. Les quatre autres doigts étaient parfois utilisés dans le sens de la longueur, mais surtout dans le sens de la largeur. On a ainsi des mesures, de 2, 3 et 4 doigts.
La manciata est la quantité la plus grande que peuvent contenir les deux mains faisant cuvette. La manata est la contenance d’une main faisant cuvette. Le pugnu est la contenance de la main fermée. Ces volumes variaient certes d’un individu à un autre, mais une personne pouvait arriver à une grande précision dans la répétition du geste. C’est ainsi que les femmes qui utilisaient le sel à manate pour les salaisons, réussissaient à conserver le même goût à la charcuterie d’une année sur l’autre pendant toute une vie. J’ai connu un joueur de cartes, grand tricheur il est vrai, plonger la main dans un sac de haricots, en retirer une poignée (un pugnu) et être capable de donner le nombre de graines à une ou deux unités près.
Le mannellu est la quantité de tiges de céréales que la main peut retenir pendant la moisson. Les mannelli sont assemblés pour former une mannella (gerbe, ou botte).
Lorsqu’on semait le lin à la volée, il fallait que la graine soit bien répartie, ni trop dense, ni trop clairsemée. La densité était évaluée sur la pulpe du pouce : le pouce, appliqué sur le sol, accrochait une quantité de graines que l’on évaluait.
II. LES BRAS ET LES JAMBES
Le bras (bracciu) est la distance entre l’extrémité des doigts et le moignon de l’épaule. On utilise aussi la distance entre l’extrémité des doigts et le moignon de l’épaule opposée, le bras étant horizontal ; ou encore, la distance entre les extrémités des doigts des deux mains, les bras étant disposés horizontalement.
Le pas (passu) peut être considéré comme une mesure éminemment élastique. Cependant, j’ai connu des personnes sachant régler leur pas de façon à obtenir le mètre avec une grande approximation.
La palanca, ou palancata, est la distance obtenue en faisant le pas le plus long possible (FALCUCCI). On trouve le mot dans un texte récent :
« Cusì à u passu di a furmicula
À trè palanche di quelle chjappe
Toccu à Fasgianu a cimicicula
Perchè Maria n’ùn s’achjappe ».
(TIRENU : Ghjuvan Paulu LANFRANCHI, Ms).
III. LES UNITES DE LONGUEUR
1. Le palmu. C’est l’unité principale. Bien sûr elle varie avec les individus mais cela n’apporte guère de perturbations dans les relations commerciales puisque le choix de l’unité de mesure appartient au vendeur, l’acheteur étant libre de l’accepter ou de le refuser.
Le palmo genovese valait 24,769 cm (NOB, ROB, MAU)
L’empan de France valait de 22 à 24 cm.
A partir du XIXe s., le mot palmu est employé pour désigner le quart de mètre, soit 25 cm.
Expressions : marcante di palmu = marchand de tissu. Fà un palmu di musu = bouder.
2. La mazza ou mezacanna = 5 palmi = 1,23845 m.
A la Municia d’Orezza, dans la famille Grazi où les femmes étaient tisserandes de mère en fille, il existe une mazza qui a longtemps servi à mesure les toiles de lin. C’est une latte en bois de châtaignier de section 3 cm x 2 cm. L’usure des extrémités et la largeur des entailles (segni), dépassant parfois le mm, rendent difficile une description précise. Des mesures, effectuées avec le plus grand soin donnent des résultats surprenants :
La mazza mesure 125,75 cm. Elle est divisée en 5 palmi d’inégale longueur : 24,95 - 25,20 - 25 - 25,20 - 25,40 (théoriquement, chacun aurait dû mesurer 25,15 cm).
Aux extrémités, les palmi sont subdivisés :
- l’un en deux meziplami, celui du bout étant lui-même divisé en 2. Cela donne : 6,25 cm - 6,45 cm - 12,25 cm.
- L’autre est divisée théoriquement en tiers : 8,55 cm - 8,45 cm - 8,40 cm.
Une complication pour mesurer un lé, on coinçait le début sur l’épaisseur avec le pouce et on tournait sur la mazza. Donc, dans la pratique, la mazza était la longueur de la latte augmentée de l’épaisseur, ce qui donne pour celle de la Munacia : 125,75 + 2 = 127,75 cm.
3. La canna = 10 palmi = 2,4769 m.
4. La lenza = 50 palmi.
5. Le bracciu (it. Braccio, pl. braccia) est une mesure qui devait être d’une soixantaine de cm.
Il est important de se rappeler que la Corse a eu avec la Toscane des relations politiques à une certaine époque et des relations commerciales à toutes les époques. BOS dit d’ailleurs, en 1765 : « La monnaie et le poids de Corse sont égaux à ceux de Toscane ». Le braccio legale toscano a été fixé en 1863 à 0,583587 m (CAV).
FOR donne un bracio de 1,949 m. ( ? ).
6. Les mots mazza et bracciu ont été utilisés pour une mesure de 4 palmi (NOB, ELE). Il se peut que cette utilisation soit postérieure à l’établissement du système métrique, les Corses voulant se donner une unité voisine du mètre. On a dit que cette mazza servait pour mesurer les étoffes, ce qui est certainement pratique (v. l’aune française de 1,188 m). Or la mazza de Benedetta Grazi, qui a tissé jusque vers 1930, prouve bien que celle de 5 palmi servait pour les étoffes. Cela est confirmé par Barberine Castelli (91 ans en 1976) et sa sœur Julie-Marie (89 ans en 1976) de Leccia di Porti Vechju, fileuses et tisserandes, qui ont toujours utilisé celle de 5 palmi.
7. Pour les itinéraires, les mesures étaient faites avec des unités de temps. Ainsi les bergers cortenais disaient qu’il fallait une demi-heure pour aller des bergeries des Grottelle au lac de Melu et 4 heures pour atteindre le sommet du Rotondu. Dans les rapports techniques, on se servait du miglio d’Italie valant 1000 passi, ou mieux 1000 passi romani, soit 1478 m. La lieue de France de 25 degré valant 4445 m, trois milles d’Italie valaient à peu près une lieue de France (JAU).
IV. LES UNITES DE POIDS
1. La libbra est l’unité principale de mesure des poids. La politique et le commerce ont introduit en Corse :
- La libra toscana = 339,542 g (CAV), divisée en 12 once, l’oncia en 8 dramme, la dramma en 3 scrupoli, le scrupolo en 24 grani.
- La libbra genovese = 326,48g (ROB), divisée en 12 once, l’oncia en 24 denari, le denaro en 24 grani.
- La libbra romana = 327,45 g.
- La livre française = 489,50585 g, divisée en 2 marcs le marc en 8 onces, l’once en 8 gros, le gros en 72 grains.
La libbra génoise fut imposée dès le XIVe s., au moins, à Bonifaziu. Au milieu de XVIe s., les Corse, par l’intermédiaire des Nobles-Douze, réclamaient l’unification des poids et mesure. En 1578, l’Office de Gênes décrétait : da qui inanzi si riduchino al peso e misura di Genova (LIB). Cette décision ne combla pas le désir des Corses puisque, dès 1581, les N-12 demandaient que les poids et mesure siano ridotte al solito antico, ce qui fut évidemment refusé. Même refus en 1592 ou 1593 lorsque les N-12 demandent que la vente du sel se fasse au peso corsesco, un poids dont nous ne savons rien.
Les instruments de mesure étaient vérifiés et marqués deux fois l’an par des inspecteurs des marchés, les ministrali. Cela aurait dû supprimer les contestations, surtout pour les poids facilement contrôlables. Et pourtant il y en eut, malgré certaines tolérances, comme à Bastia où l’on admettait, dans la vante au détail, une différence de 4 onces pour 5 livres (BSSHNC, fasc. 61, p.280).
Le système métrique fut donc accueilli avec soulagement, comme l’indique le proverbe : ch’ellu eviva u chilò, chì a libbra passa è vene.
2. L’unchja (lat. uncia, It. oncia, Fr. once) est le douzième de la livre génoise, soit 27,2 g. Dix huit de ces unités équivalent à une livre poids de marc.
Noter que l’uncia des Romains a été utilisée comme terme général signifiant 1/12. C’est ainsi que l’on a parfois utilisé l’unchja dans les mesures des longueurs comme 1/12 du palmu.
Dans le langage courant, le mot unchja désigne une petite quantité : Damine un’unchja = donne-m’en un tout petit peu.
3. Le rubu = 25 livres de Gênes = 8,162kg.
4. Le cantarettu = 4 rubbi = 100 livres de Gênes = 32,648 kg.
5. Le cantaru = 6 rubbi = 150 livres de Gênes = 48,972 kg. Il est sensiblement égal à 100 livres poids de marc (48,951 kg).
Avec la vulgarisation du kilogramme, le cantaru fut compté 50 kg. C’est ainsi que dans un jugement de 1839 on lit : deux quintaux de fer, c.à.d. 100 kg (JUS). Plus tard le mot cantaru a été utilisé pour traduire le mot quintal.
6. La somma = 200 livres de Gênes. En 1702, la soma d’huile en Balagna avait été altérée et valait 209 à 210 libbre (FOR).
V. LES UNITES AGRAIRES
1. La bacinata est la superficie de terrain capable de recevoir un bacinu de semence en céréales. Pour un bacinu déterminé, cette mesure variait en fonction de la qualité de la terre. En effet, l’ensemencement était plus dense dans les terres riches que dans les terres pauvres. « La pianura riceve più semente che la collina e le terre macchiose » (ELE).
Voici une correspondance avec le système métrique d’ap. NOB : bonnes terres 3,01 ares, terres médiocres 3,93 ares, mauvaises terres 4,63 ares.
CAS donne la correspondance suivante : 10 arpents valent 139,9 bacinate en bonnes terres, 107,11 en terres médiocres, 84,63 en terres mauvaises. En comptant l’arpent de Paris 34,18869 ares, on obtient pour la bacinata : 2,44 ares en bonnes terres, 3,19 en terres médiocres, 4,04 en terres mauvaises.
Bien entendu, il faut aussi tenir compte du bacinu local. En 1839, le juge de Cervioni estime à 5 ares la bacinata dans la plaine alluviale de Fiumalisgiani (JUS).
Lors de l’estimation des biens nationaux de la communauté de Brandu, faite le 13 floréal en VI, la bacinata vaut 3,6 ares (Arch. dép. 1 Q 43).
2. La mezinata = 6 bacinate.
3. Le pattu est un carré de 100 palmi de côté, ce qui équivaut à 613,5 m² (ROB).
Cette correspondance, où intervient le système décimal, a-t-elle été introduite tardivement ?
En 1801, le maire de Cervioni écrit : « un patto forma una bacinata e mezzo » (ELE).
En 1837-1839, à trois reprises, le juge de paix de Cervioni évalue le pattu à 500 m² : « 90 ares environ faisant 18 pats » (JUS).
Avec la vulgarisation du système métrique, le palmu étant compté 25 cm, le pattu vaudra 625 m².
4. La ghjurnata di vigna est l’étendue de vignoble piochée par un homme en une journée. Elle est le tiers de la bacinata d’après NOB).
CAS établit ainsi la ghjurnata : 1 are en bonne terre, 1,5 en terre médiocre, plus de 2 en terre mauvaise.
En 1801 (ELE) le maire de San Ghjuglianu dit qu’un pattu vaut 2,5 ghjurnate, d’où une ghjurnata de 2,45 ares.
En 1837 (JUS), le juge de paix de Cervioni compte la ghjurnata à 2,40 ares.
Dans une expertise de 1861, il faut 81 ghjurnate pour piocher 2 ha de vigne, ce qui fait 2,47 ares la ghjurnata.
VI. AUTRES MESURES DE SURFACE
1. Le palmu et la canna en carrés sont communément employés, et cela jusqu’au XXe s. La canna (de 6,25 m² aux XIXe et XXe s.) sert pour mesurer les planches, les crépis des maisons, les murs, l’estimation faisant intervenir, en plus, l’épaisseur.
Une canna de lauze permet la construction de 3 m² de toiture. Dans un devis pour une toiture les teghje sont évaluées en canne, palmi et palmetti.
En 1851, à Cervioni, une canna de pierres correspond à 36 some.
2. Dans une expertise faite en 1813, un terrain mesure 1395 palmi guadrati ou 27 piedi 45/50. Dans cette mesure où le palmu est de 25 cm, le pede vaut 3,125 m².
Cette correspondance est confirmée dans une expertise faite à Cervioni vers 1863 où apparaît un « pied corse » et un pede corsu semplice qui est sa moitié. On lit en effet :
a. 319,88 m² = 102 pieds corses. D’où 1 pied corse = 3,13 m².
b. 319 metri guadrati 88c o sia 204 piedi corsi semplici. D’où 1 pede semplice = 1,568 m².
En 1864, Domenico Peretti, 85 ans, atteste avoir fait, sa vie durant, de nombreuses expertises et utilisé comme mesure pour sols de maisons et jardin le piede (misura usata in Cervione), rectangle de 50 palmi sur 32 cm, soit une valeur de 4 m². Il s’agit là du piede di rè. En effet, en 1861, le même Peretti accompagné de Matteu Frediani, experts désignés par le juge de paix, avaient évalué un sol de maison à palmi 3520 che fanno piedi di rè 53.
VII. UNITES DE CAPACITE
A. Pour les matières sèches
Dans le système de mesures pour les matières sèches (céréales, châtaignes, haricots, fèves, noix, amandes, lupins, olives, sel, chaux, charbon...) régnait la plus grande confusion malgré l’existence d’un instrument de mesure de base, généralement de forme cylindrique : u bacinu. « Le Bazin est la mesure ordinaire de toute l’Isle, mais plus ou moins grande suivant les différents Païs ou Juridictions » (Histoire de l’isle de Corse, Nancy 1768).
Très tôt la République de Gênes tenta une codification et l’introduction de ses propres mesures, tout au moins dans les villes qu’elle contrôlait. Cela ne fit qu’augmenter la confusion. On vit apparaître le bacino maggiore et le bacino minore, les mesures all’antica et les mesures riformate. D’ailleurs l’Office de Corse prend des décisions contradictoires. En 1583, les mesure génoises sont imposées car il faut que les sudditti vivino e stiino con la medesima misura e peso del suo Prencipe (LIB p. 92). L’année suivante, il consent que, dans toute l’île, les poids et mesures reviennent au solito antico (LIB p. 100).
Autre complication, les mesures faites avec le bacinu sont de deux sortes :
- à rughja para, ou à stavellu, ou a raso,
- à rughja tonda, ou a colmo.
Dans le premier cas, la capacité du bacinu s’arrête au bord supérieur. La rasatura s’obtient sur l’aire avec un stavellu du joug, ailleurs avec une quelconque règle droite.
Dans le second cas, on met dans le bacinu autant de matière qu’il peut en contenir, celle-ci formant un cône renversé au-dessus du bord supérieur. Généralement les mesures étaient « combles », sauf pour les céréales, mais cela n’était pas une règle.
La République de Gênes encouragea les communautés à importer des bacini en bronze, bien entendu a spese del Comune. Les mesures en bois devaient avoir le bord supérieur cerclé de fer. Elles étaient contrôlées par les vérificateurs aux frais des propriétaires. Le manque de gratuité fut un obstacle à l’unification.
Dans les relations commerciales entre individus, les mesures étaient faites avec le bacinu du vendeur. Dans un acte de 1535 du notaire Santulino du Campulori (Arch. dép.) il est précisé que le blé a été mesuré a lu bacino di Agustino... a la rugia tonda.
Dans les « Statuti, Capituli et Ordinazione » que les Corses avaient fait approuver en 1468 Galeazzo Sforza, duc de Milan, on lit : che lo bacino di terra comune sia tutto ad una misura, et sia a lo bacino antico di messer Joanni, reserbato la Balagna (Hist. de FILIPPINI, t.II, appendice I, p. XVI, par GREGORJ).
Aux XIXe et XXe s. le mot bacinu fut conservé pour désigner le décalitre.
Le 25.12.1835, le Conseil municipal de Cervioni vote une somme de 10F pour la confection d’un décalitre et d’un demi-décalite, « le boisseau et le demi-boisseau étant supprimés par l’arrêté de Préfecture du 14.6.1834 ».
1. Le bacinu est donc l’unité principale de mesure des capacités pour les matières sèches. Des recherches pour traduire sa contenance en litres ont donné des résultats très différents selon les régions ou les auteurs :
Aiacciu : 9,145 l (NOB, ROB, MAU, FOR).
Bastia : 8,4473 l (NOB), 7,397 (MAU, FOR).
Corti : 7,9419 l (NOB).
Sartè : 10,0233 (NOB, MAU).
Bonifaziu : 9,045 l (MAU, FOR).
Vivariu : 13,06 (ROB). Pour établir son calcul, ROBIQUET utilise l’indication selon laquelle un bacinu pesait 30 livres de Gênes et prend 0,75 comme densité du blé. En 1835, la douane de Cervioni saisit 14,08 hl de blé froment pesant 1141 kg, ce qui donne 0,81 pour densité (JUS).
CAS dit que le blé pèse 11,5 livres de marc à Calvi, Balagna, 12,5 à Bastia, Aleria, Corti, Capicorsu et Nebbiu, 14 à Aiacciu, 19 à Vicu et Sartè. En utilisant 0,81 comme densité, on a les contenances suivantes : 6,95 l - 7,55 - 8,46 - 11,48.
A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), le maire dit que le bacinu pèse 18 livres de Gênes, ce qui ferait une contenance de 7,25 l.
Pour le maire de Cervioni, à la même date (ELE), le bacinu pèse 20 livres de Gênes ou 14 ,5 de France, ce qui ferait 8 l et 8,76 l.
Toujours à Cervioni, en 1840 (JUS), le juge de paix évalue à 9 kg un « bagin » et demi de blé, ce qui fait le bacinu à 7,4 l.
Pour le sel, il semble que l’on ait adopté assez tôt la pesée. En 1659, les autorités génoises établissent la correspondance suivante (LIB p.402) : 20 bacini de sel = 453 libbre. En prenant 2,17 pour densité, on a un bacinu de 3,4 l.
2. Le mezinu = 6 bacini.
3. Le staru ou staiu = 12 bacini (JAU, JUS, MAU).
Au Campulori, le staru était aussi appelé soma (ELE). Dans le Capicorsu, le stajo devait valoir 87 à 88 l (MAR). En Toscane, un staio de blé valait 24 l.
4. La mina ou mena. CAV, utilisant les « Tavole di ragguaglio dei pesi e delle misure in uso nelle varie Provincie del Regno » (Roma 1877), donne 29,13295 l pour le contenu de secchia de La Spezia et précise qu’elle était la quatrième partie de la mina genovese. Celle-ci valait donc 116,5318 l. Elle était divisée en qurtini, staja, quarte et gombette (96 dans une mina).
En 1581, après que les autorités génoises aient voulu imposer des unités inférieures à celle utilisées en Corse, la mina de blé était comptée 16 bacini.
En 1659 ou 1660, les mêmes autorités faisaient correspondre la mina de sel à 20 bacini de 22 libbre 7 once, ce qui donne une mina de 70 l. Les unités pour le sel étaient plus petites que celles pour les céréales. Cela est confirmé par la correspondance des Agents de France à Gênes (in BSSHNC). En 1737, la mina de sel pesait 450 livres de Gênes à Aiacciu et 312 à Bastia, ce qui donne environ 67,7 l et 46,9 l.
En 1730, d’après le gouverneur Felice Pinelli (« Relazione dei tumulti di Corsica… », Santelli ed., Bastia 1854, p.44), il fallait 14 à 15 bacini de Corse pour faire une mina de Gênes.
En 1759, JAU écrit : « La mine est omposée de 14 bazins et le star de 12 ».
MAU donne à la mina une contenance de 15 bacini et une valeur de 110,955 l.
MAR. D’ap. ROB, prende en compte le même nombre de bacini, mais une valeur de 108,545 l.
Noté : un spurtellu de castagne, una cofa di calcina spinta, una lenzulata di paglia, una barcata di petre, una saccata di sugu, un ditale di grana (de ver à soie).
5. « M’accintolono l’altr’anno un pollone
« Ch’era lo meglio di quanti n’avea :
« Era assatoghju, e pieno un capparone
« Ogn’anno di castagne ci cogliea ». (« Ottave giocose » di prete Guglielmo ANGELI delle Piazzole d’Orezza, publiées par Regolo CARLOTTI in « Trè novelle morali tratte dalla storia patria », tip. Fabiani, Bastia 1835). Carlotti dit que le capperone était un gobelet fait de deux feuilles de lapazzo (rumex, patience, appelé aussi romice) contenant trois manciate de châtaignes fraîches.
B. Pour les liquides
1. Le boccale, appelé parfois pinta, ou amola.
La pinta italienne valait enviorn un litre (PET). La pinte de Paris mesurait 0,93 l.
Au Campulori en 1801 (ELE), le boccale de vin pesait 4 livres de Gênes, soit une capacité d’env. 1,3 l. Le boccale d’huile pesait 8 livres, soit une capacité de 2,84 l (densité 0,92). La correspondance en poids, donnée en chiffres ronds par le maire de San Ghjuglianu, ne peut être qu’approximative.
La valeur du boccale de vin qu système général donné par FOR est 1,29631 l, donc comme à San Ghjuglianu.
Des systèmes particuliers donnent les valeurs suivantes :
- Pour le vin : Bastia 1,302 l (ROB, MAU, FOR), 1,321 (NOB). Aiacciu 1,56 (MAU, FOR). Bunifaziu 1,513 (ROB, FOR). Corti 1,389 (NOB, ROB, MAUR, FOR). Sartè 1,18 (ROB, FOR), 1,0018 (NOB).
- Pour l’huile : Bastia 3,72 (NOB, MAU, FOR). Bunifaziu 2,212 (MAU, FOR). Calvi 1,535 (FOR). Corti 4,744 (NOB, MAU, FOR). Sartè (MAU, FOR), 4,0072 (NOB).
Dans les comptes de la Certosa di Pisa (Ms) pour les revenus encaissés en Corse dans la seconde moitié du XVIIIe s., on distingue les boccali « alla Corsa » et ceux « alla Pisana », les premiers ayant une contenance double des seconds.
2. Le mezuboccale, ou meza, ou mezetta = moitié du boccale.
3. La querta = quart du boccale.
4. Le fiascu = 2 boccali.
5. La zucca = 9 boccali. En mesure bastiases donnée par (NOB), cela ferait 11,889 l. Après l’adoption du système métrique, la zucca a été comptée 12 l à Bastia (P. VATTELAPESCA : « Versi italiani e corsi ») et au capicorsu (MAR).
Le mot zucchetta est encore utilisé pour désigner l’ustensile d’un dal servant à mesurer le vin.
6. La soma = 54 boccali pour le vin.
A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), la soma de vin valait « per l’avanti » 54 boccali, « ora » 60.
En 1836, le juge de paix de Cervioni comptait la soma de vin 72 l (il s’agit de la charge de mulet évaluée par un expert). Le même juge, en 1840, évalue la soma de chaux à 10 dal.
Dans la première moitié de XXe s., la soma de vin était comptée 60 l à Cervioni et 80 l à l’Oneu, plaine de San Ghjuglianu. Cette dernière mesure semble la plus répandue : Capicorsu (MAR, qui la compte aussi 75 l), Olmu,…
A San Ghjuglianu en 1801 (ELE), la soma d’huile valait 80 quarte, soit 20 boccali, env. 57,34 l.
7. Le barile.
En 1765, d’ap. (BOS), l’huile se vend en « barils de 20 pintes et en pintes de 4 quarterons ; le vin se vend en tonneaux de 12 zuche, la zucha valant 9 grandes bouteilles de Florence ».
MAR compte 80 l pour le baril de Gênes et précise que celui de Corse a toujours contenu 144 l. VATTALAPESCA indique aussi que le barile de vin était de 12 zucche de 12 l.
8. La botte. In « Tariffa dei Notaj e cancellieri criminali » (20 févr. 1573), la botte corsesca vaut barili cinque. On trouve cette même corréspondance dans MAR, ce qui donne la valeur 144 x 5 = 720 l.
La botte de 5 barili servait aussi pour exporter le poisson de l’étang de Chjurlinu.
9. La mezzarola genovese = 159 l (CAV).
10. Aux premiers temps de la Corse française, l’huile et le vin exportés à Marseille payent une taxe de 20 sols par millerole, unité provençale de 64 l (64,33 à Tunis).
11. A Cervioni, dans le première moitié de XXe s., le lait au détail était vendu en quarti d’un cinquième de litre.
12. En chaudronnerie, le volume d’un plat à tourtes est donné par le nombre d’oeufs devant entrer dans la composition du fiadone.
VIII. POIDS ET MESURES A BASTIA EN 1789.
L’Almanach « dell’Isola di Corsica per l’anno 1789 » publie des tableaux très intéressants donnant les « Rapporti dei Pesi e Misure di Parigi, con quelli di Bastia, e dei Pesi e Misure di Bastia, con quelli di Parigi ». Malheureusement, ces tableaux contiennent de nombreuses erreurs d’impression et de calcul. En essayant de réparer ces erreurs et en utilisant la conversion des anciennes mesures en nouvelles donnée par le Bureau des Longitudes, on obtient les résultats suivants :
A. UNITES DE POIDS.
- La libbra vaut 10 onces 5 gros 36 grains, soit 326,968 g.
- Le cantaru de 150 libbre vaut 49,045 kg.
B. UNITES DE LONGUEURS.
- Le palmu vaut 9 pouces 2 lignes, soit 24,81 cm.
- La mazza, dite mezacanna, de 4 palmi vaut 99,3 cm.
C. UNITES AGRAIRES.
- La bacinata vaut 7,14 verges pour les bonnes terres soit 3,014 ares, 9,33 pour les médiocres soit 3,94 ares, 10, 83 pour les mauvaises soit 4,57 ares.
- La mezinata vaut 6 bacinate.
- La ghjurnata di vigna est le tiers de la bacinata.
D. UNITES DE CAPACITE POUR LES SOLIDES.
- Des calculs permettent les conclusions suivantes :
- Le boisseau de blé pèse 10,192 kg.
- La densité est 0,8046.
- Le bacinu pèse 5795 g.
- Il vaut donc 7,2 l.
Ces calculs amènent à trouver une valeur de 325,69 g pour la libbra de Bastia, alors qu’elle est de 326,968 dans le premier tableau.
- Le staju vaut 2 mezini de 6 bacini chacun.
E. UNITES DE CAPACITE POUR LES LIQUIDES.
Pour le vin,
- Le boccale vaut 1,294 litre.
- La zucca de 9 boccali vaut 11,633 l.
- Le barile = 12,438 zucche = 144,69 l.
Pour l’huile,
- La pinta vaut 3,70 l.
- La quarta vaut 0,925 l.
IX. BIBLIOGRAPHIE ET DOCUMENTATION.
Les trois lettres majuscules placées devant chaque titres servent dans le texte pour indiquer les références.
BOS. James BOSWELL : « Relation de l’île de Corse… » trad. Du Bois, La Haye 1769, pp. 130,131.
CAS. Chanoine CASANOVA : « Histoire de l’Eglise corse », t.IV, « L’Eglise sous l’ancien régime », Imp. Moderne, Bastia 1939, pp. 20,21.
CAV. Germano CAVALLI : « Le antiche misure in uso in Lunigiana prima dell’ introduzione del sisteme metrico decimale », in « Studi Lunigianesi », vol.III. Anno 3, 1973, pp. 99-146.
ELE. Elenco di dimande fatte dal prefetto del Golo alli Sotto-Prefetti, Maires, e Giudici di Pace del detto Dipartimento sulla Statistica (1801), Communes de Cervione, San Giuliano et Valle di Cervione.
Arch. Dép. 13 M2. Des questionnaires existent pour d’autres communes et pourraient ajouter beaucoup à cette étude.
FOR. J. FORIEN de ROCHESNARD et F. Lavagne : « Poids et mesures de Corse » in « U Muntese », Nu 121, marzu-aprile 1968, pp. 75-79.
JAU. JAUSSIN : « Mémoires historiques, militaires et politiques… », Lausanne 1759, t.II, liv. V, pp. 406 et 541.
JUS. Archives de la justice de paix de Cervioni.
LIB. LIBRO ROSSO DI CORSICA, in Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, fasc. 119-120, 139-140, 167-168, 206-208.
MAR. Marien MARTINI : « Aspects de l’activité agricole et maritime de la Corse à la période de la navigation à voile », recueil des parties d’une étude publiée au BSSHNC, fasc. 577-589, de 1965 à 1969.
MAU. Francis MAURE : « Monnaies, poids et mesures en usage en Corse du XVIe au XVIIIe s. », in « Corse Historique », IIe année, n°4, nov. 1953 pp. 37-42.
NOB. « Tavole di ragguaglio per le misure, i pesi e monete moderne e antiche » (trascrite dal Pellegrino, consigliere NOBILI, Vice-Presidente Reggio, tip, Torregiana e Compagnia, 1829). « U Muntese », Nu 52, ott. 1959.
PET. P. PETROCCHI : « Piccolo dizionario della lingua italiana ».
ROB. Félix ROBIQUET : « Recherches historiques et statistiques sur la Corse », 1835, p. 483."
Magnifique travail et ô combien utile!
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12.08.2009
U stringagliulu di sigolu, de Lisandrina Grimaldi,suite
U CANCELLIERU GRISGIONE

Caschemu à nantu à i sedioni.
«U nostru cancellieru? Hè u vescu chì t'hà sceltu?
- Pensate un pocu s'è u nostru Munsignore avia da infrugnassi in issu intrillicciu ! Ariulatevi è sintite. Vi spiecu: Pè vutà avia cunvucatu tutte e cunfraternite di Balagna è ancu certe di Pumonte; preti, arci-preti à carittate piene, trè veschi è cinque cardinali facianu scumesse. Spaziosa un'era a casazza abbas-tanza pè aggrundà tuttu issu mondu. E cappe inamidate, rillivate di mantellette ingumate, rosse, negre, grisgie, viuline, parianu una nivaghja fiurita. A ' ch ì mangh ja va, à chì bivia !
Nantu à a muraglia, avianu scrittu u listinu di i cunsiglieri candidati. Frà i dui ranghi di stalle lucchichente, pusati nantu à baugli pieni d'oru, i tesorieri incasciavanu, birbanti è attendi.
A' e sei in puntu, à u son' di a ciccona, u primu votu casca ind'è l'urna è cala di tonu u barbarescu. Ziu Filippu l'anzianu, Prima Pacetta un ne po piglià risustu è chjuchjuîeghja à l'arechja d'Andria «Sarrapissare»: « ...chî u celu era à scalinelli è a terra à puzzatelli...» sempre listesse litanie !
A' mezzanotte cumencia u scutinu. E cunsurelle di serviziu, arruchjate, s'eranu alluppicate una stonda. U piore è u sottu Piore, aiutati da u porta voce anu sgrannillatu nomi è cugnomi tutta a santa nuttata. I capi mondi surnacavanu nantu e stalle è e teste arricciulate ciciulavanu sopra à l'armoni di i vechji. E' conta è riconta, è volta è gira, mi trovu fora di u Cunsigliu.
Mi fermu assaittatu! Sta nuvella carica: canti, messe, granitule, simane sante, prucessione, l'acceca, l'assuffoga da l'angoscia u cunsiglieru Firtella. L'omu si svene! A moglia entre in casazza, senza permessu, superba è impara l'ultime nutizie: «E' quale hè chî hà da coce fritelle è cuggiulelle? Aghju da esse sola à fammi brusgia u pettu davanti à u fornu?»
Appena avia a biscuttaghja compiu di grugnulà, u Papa in persona, fischendu di cialambella, s'avanza à meza cumpagnia. Scarta i cardinali, i trè veschi indignati è dumanda: «Saria cuntentissimu di basgià u Cancellieru Grisgione è u Massaru». U Piore s'avanza: «Grisgione hè fora di u Cunsigliu. Hè in casa soia. Hà ghjuratu d'ùn entre più qui mancu s'ellu sbarcava u Papa. Oramai a cambiatu bandera; hè testimone di Ghjova. A so cartina a s'hà digià cumprata ind'è Spaissellu!» U Papa: «Allora ci vole andà à circà a catedra di San Roccu di u Mucale chì s'infracica in Pillicciani ! » U Piore: «Grisgione un vularà mai una catedra mucalaccia! Vularà a vostra, innurata à l'oru u più finu. Vole dinnô chî a catedra sia tirata da i cinque cavalli di a Ghjesgia di San Marcu di Venezia!
E' poi, tuttu inseme, cullaremu à pigliallu in trionfu!» Cusì fù fattu. Lisandrina: «E' s'è falatu?»
- Un aghju pussutu fà di si menu. Prima chè di chjamammi ind'è a catedra, m'anu messu addossu un
cappone di vilutu pimbatu longu fin'à i pedi cun cinquanta sei galloni. Ogni gallone riprinsenta una
grazia. Saria statu bellu ingratu di ricusà!
- Avà ùn ti manca più nulla!
- Hèe! mi manca sempre a signatura di u meru è m'anellu!
- Ti manca a signatura di u meru? Allora ti manca
tuttu ! A casazza hè soia !
- Un sapete micca ch'hà a prossima m'aghju da prisintà è di chjave un bellu tricciu n'aghju dà avè;
quelle di a casazza, di a meria ë quelle di San Petru!
E', noi, tutti arritti : «Evviva u cancellieru Grisgione è u so massaru!»
LE CHANCELIER GRISGIONE
Ce n'est un secret pour personne que notre île, depuis qu'elle a largué les amarres et quitté l'Estérel, est devenue l'objet du désir irrépressible tant du Diable que du Bon Dieu. Ils se livrent d'âpres batailles pour la posséder corps et âme et leurs manoeuvres invisibles ont conjugué l'histoire de la Corse. Aujourd'hui, par exemple, le Diable fait proliférer ces décharges sauvages qui fleurissent le long des routes et envahissent les rivières: pire, vautré sur sa paillasse d'immondices, il s'amuse en excellent manipulateur, à transmuer nos doctes cervelles en dépotoirs où viennent se déverser les matières médiatiques de notre temps...
De son côté, le Bon Dieu ne chôme pas: en grand secret, à l'abri des flashes et des micros, il continue d'ensemencer les esprits les plus rudes et les montagnes les plus désolées. Par sa grâce, le vaisseau si longtemps silencieux de notre confrérie a retrouvé le grand large et vogue à nouveau, échappant à je ne sais quelle destinée sulfureuse, ses trois voiles déployées sous le souffle hardi et tout-puissant de notre ami Tumasgiu di Grisgione...
Ce samedi c'est l'émoi à la Casazza: on élit le Conseil des confrères et tout ce qui porte soutane, chasuble, surplis ou camail, se presse entre les vieilles stalles. Mais quoi? Un vent de catastrophe m'informe que notre Tumasgiu n'est pas réélu! Adieu la sève irremplaçable de ses patenôtres! Il s'est enfermé chez lui et boucle à double tour savoir et gosier...
Et que se passe-t-il encore? Quel est donc ce cortège qui descend la rue en grande pompe? Ces évêques emmitrés, ces cardinaux empourprés à la démarche sénatoriale... et là, souriant, troussant délicatement sa grande robe blanche sur les vieux pavés... c'est le pape en personne! Il maintient fermement l'attelage fringant des chevaux de Saint-Marc... et là... majestueux... trônant sur la «sedes gestatoria», enfoui sous sa chape d'or et de pierres précieuses, telle une châsse qui fait se signer et cligner de l'oeil mes consoeurs, Marie, Dédée, Fifina et les autres derrière leurs petites fenêtres, n'est-ce pas Tumasgiu porté en triomphe?
Vive notre chancelier Grisgione !
( Sur ce recueil épuisé des fole di piazza cumuna « U STRINGAGLIULU DI SIGOLU » de Lisandrina Grimaldi, voir les notes précédentes
des 03 et 05 /08/2009)
( à suivre !)
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23.07.2009
Nouvelle brève du Purgatoire, San Giovanni de Corté
Le 22 Août 2007, je publiais une brève du Purgatoire un peu désespérée:
Avis de recherche du « cheval psychopompe » ….
Depuis tous ces siècles, immobilisé (et "christianisé" ?) sous l’antique abside en cul de four d’une importante église pievane de Corse, le cheval passeur des âmes du fond des âges a-t-il rompu ses entraves pour reprendre librement son errance nocturne dans notre inconscient archaïque?
Trop de visiteurs incontrôlés ou pas assez d’engagement responsable ? On nous a répondu récemment qu'il valait mieux que le patrimoine ancien retourne sous les ronces pour y être préservé. Voilà une bonne solution pour ne pas s'embarrasser avec toutes ces vieilleries qui polluent notre espace et freinent le PROGRES!
Hier, en fin de journée lors de notre parcours dans la Vallée de l'Asco, Ghjuvellina et Cortenais, nous avons terminé ici, sur le site de San Giovanni, sur la commune de Corté:


Dans la vallée du Tavignano, dans un espace majestueux et largement ouvert sur les montagnes environnantes, peut-être sur l'emplacement de l'antique ville romaine de Venicium, à quelques mètres à peine du Palazzu ( maison forte) du semi mythique Comte Ugo della Colonna, le héros de la Reconquista de la Corse lors de la croisade contre les Maures au début du IX° siècle, ce site fut probablement déjà occupé dès la préhistoire: la colline du Poggio dello Palazzo (dont Madame Moracchini Mazel pense que le sommet ést couronné d'une triple enceinte mégalithique) disparait aujourd'hui sous la végétation et l'on ne peut même plus distinguer les vestiges du Palazzo. Voici, juxtaposés, l'église-mère et le baptistère de la Piève de Venaco : fouillée en 1956/58 par Mme Moracchini Mazel, l'église préromane dont il reste la belle abside en cul de four et la base des murs, des piliers séparant les trois nefs, et le baptistère de plan tréflé, recouvert d'une charpente et d'un toit de lauzes. Notre ami Etienne Jacquemin, hier, rappelait que le relevage du baptistère fut l'oeuvre de l'Armée, alors propriétaire des lieux ... Ces deux édifices, leur appareil archaïque (pierres cassées au marteau, utilisation d'un mortier de chaux, de tuffeau) et leur décor de bandes murales à la façon des églises lombardes permettent d'estimer leur construction du début du IX° siècle... Comme souvent on retrouve là la permanence de l'occupation humaine sur un site sacré, vestiges mégalithiques, nombreux éléments de tuiles et poteries romaines réemployés dans la maçonnerie des deux édifices...
Le petit "cheval psychopompe" disparu, c'est désormais un peu de l'âme du lieu qui nous qui me manque.
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29.06.2009
PIEVE, chapelle San Nicolao, dite la Chiesa Nera
Balade à la CHIESA NERA, Piève de San Quilico (Nebbio)
Ceci est la suite et fin de notre escapade improvisée du 14 juin: le beau temps et l'imprévu nous ont fait prolonger cette journée par la découverte de la Chiesa Nera de Pieve, après un picnic du côté du pont gênois sur le Bevincu...


J'avais prévu début juin de découvrir la Chiesa Nera en compagnie de notre ami Philippe-Dominique Graziani de Muratu, mais le jour dit la météo nous avait contraints à l'abandon: cher Domi, promis, j'y retournerai bien volontiers en votre savante compagnie dès que possible!












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