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24/06/2010

samedi 26 JUIN, échappée baroque en Castagniccia

SAMEDI 26 JUIN 2010 ,

cette escapade baroque en Castagniccia avec

les amis du comité des fêtes de la ville de Bastia

 

 

Cette journée nous conduit au cœur de la Corse schisteuse, sous le sommet du San Petrone (1767 m) qui abritait autrefois la minuscule cathédrale de l’évêché d’Accia. Région  montagneuse et forte où le châtaignier est roi, autrefois extrêmement peuplée : le moindre promontoire accueille un village construit de ses hautes maisons austères, couvertes de lauzes, sous la protection de son église et lançant par-dessus la forêt nourricière l’appel de son campanile ouvragé… Ici vivait naguère en quasi autarcie une population dure à la peine, inventive, industrieuse et suffisamment prospère pour laisser ces innombrables églises baroques embellies de stucs et de peintures dont vous ferez aujourd’hui quelques rencontres. N’oublions jamais qu’elles témoignent de cette vie agro-pastorale fortement structurée, traversée par les drames de la vendetta mais aussi par le patriotisme et le souffle de l’histoire.

Piedicroce église ensemble côté Autel blog copie.jpg

 

Eglise saint Pierre et saint Paul, à PIEDICROCE

(Pieve d’Orezza, autrefois diocèse d’Aléria)

 

Cette grande église domine la vallée d’Orezza depuis 1691, aux côtés de l’oratoire Santa Devota, Confrérie du village. La théâtralité baroque de l’édifice manifeste dès sa façade (décor d’I.S. Raffali) son appartenance à l’Art de la Contre-Réforme. A l’intérieur la profusion du décor omniprésent submerge le fidèle, l’instruit et le guide comme un livre d’images : pas un espace n’échappe au pinceau didactique des peintres ni à la truelle des stucateurs et le visiteur consciencieux en sera quitte pour un léger torticolis … La voûte est peinte aux alentours de 1872 par Alberti dans un style néo baroque persistant ...

voûte Alberti, vers 1872 blog.jpg

(dans la voûte: la Pentecôte, St Pierre et St Paul, la Résurrection, les Evangélistes ...) 

Dans les chapelles latérales, l’on retrouve les thèmes obligés des Ames du Purgatoire (Marc Antoine De Santis, XVII°s.), de l’Immaculée Conception, du Rosaire (admirable ! peint par Ermenegildo   Costantini en 1763), un beau Chemin de Croix … On doit l’imposant maître-autel au grand stucateur lombard Angelo Maria Fontana (1706) qui a probablement inspiré par la suite la célèbre famille des Raffali : et derrière l’autel, coulent les larmes de saint Pierre au chant du coq … La remarquable chaire de prêche roccoco est de Giovanni Raffali (1723), le pionnier de cette famille de stucateur.

chaire prêche Giovanni Raffali 1723 blog.jpg
(la chaire de prêche de Giovanni Raffali)
 
 

Enfin écoutons ici le doyen des orgues corses, construit en 1619 par le génois Giorgio Spinola pour la cathédrale sainte Marie de Bastia, puis transféré à Piedicroce et agrandi par Anton Pietro Saladini (le célèbre facteur d’orgue de Speloncato). La magnifique façade caractéristique des orgues italiens du XVII°s., conjuguée aux arabesques dorées des volets ouverts, confère une grande majesté au vieil instrument. Alain Sals l’a restauré en 1985, lui restituant toute sa qualité musicale pour notre plus grand plaisir.

l'orgue volets ouverts blog.jpg

 

Eglise de la Décollation de Saint Jean Baptiste, à LA PORTA

 (Pieve d’Ampugnani, autrefois diocèse d’Accia, puis de Mariana)

la Porta village.jpg
parfois dans la brume ... le village de La Porta ...
St Jean Baptiste de La Porta blog.jpg
...mais souvent sous une belle lumière comme mardi dernier ...

  Le haut campanile (45 m) à cinq étages malheureusement alourdi par un crépissage récent disgrâcieux, signale au loin ce village, patrie du clan des Sébastiani, « porte » d’entrée et capitale historique de la région d’Ampugnani : ici  maisons anciennes et  chapelles privées des puissants notables conservent le souvenir de leur apogée, au XVIII ° s…

L’église, commencée en 1648, agrandie à la fin du XVIII° s., trouve ici son expression la plus aboutie avec l’intervention de l’architecte Domenico Baino, originaire de la région de Côme (état de Milan), actif en Corse entre 1695 et 1732 et qui termine en 1707 la somptueuse façade baroque au portique triomphal, animée de pilastres,  de volutes, de coquilles …Il signe également tout le décor peint en trompe l’oeïl de la voûte (1707) , le maître-autel et deux autels latéraux. Enfin, et non des moindres, il dessine et commence le campanile (qui sera terminé par un architecte de Quercitello en 1720) démesuré, fiché comme un défi permanent et triomphal lancé aux habitants de Quercitello, le  village voisin  en surplomb et dont dépendait  La Porta avant 1654 ( date de son érection en église paroissiale par Monseigneur Marliani.

Les multiples facettes du génie monumental de D. Baino inspireront définitivement la dynastie des Raffali.

A l’intérieur nous attendent les thèmes chers à la Contre-Réforme : les Ames du Purgatoire (Giordani, autour de 1880), St Joseph et St Pancrace (idem),  avec une mention particulière pour une remarquable petite « Décollation de saint Jean-Baptiste » et deux grandes toiles , l’une de Destouches (le Martyre de sainte Eulalie), et l’autre, copie de l’Annonciation de Guido Reni. Une église qui appellerait une restauration pour la débarrasser de ses couches de repeints grisâtres et qui retrouverait alors le visage lumineux et coloré de l’époque de Baino.

orgue fermé.jpg

            Enfin, c’est dans la pénombre traversée par un rai de lumière sous la verrière ovale, que se révèle le petit orgue altier et sa tribune de bois polychrome. Construit selon toute vraisemblance en 1780 par le franciscain lucquois Benedetto Maracci, alors installé à Rogliano, pour l’église du couvent tout voisin de Casabianca, puis transféré à l’église saint Jean Baptiste sous la Convention par le conventionnel Saliceto avant de brûler le couvent lors du sombre épisode de la « Cruceta », c’est un petit instrument doublement miraculé : en 1963, le tout jeune facteur d’orgue franco-italien Barthélémy Formentelli signe ici la première et magnifique « restauration à l’identique », redonnant sa voix à l’un des instruments les plus raffinés et des plus chantants de Corse.

La Porta façade centrée blog.jpg

 

Peu après cette restauration naîtra l’association Renaissance de l’Orgue Corse qui a depuis dynamisé la politique de restauration des orgues historiques en Corse : nous fêtons en 2010 ses 40 ans d’action pour  la reconnaissance et la valorisation de ce formidable patrimoine de notre île …

clavier La Porta.blog jpg.jpg
( ... si tu ne me vois pas, écoute au moins ma voix ! ...)

 

 

… avec Elizabeth Pardon et « La Montagne des Orgues », Association Saladini de Speloncato.

Tel : 04 95 61 34 85 et 06 17 94 70 72 – site internet : www.montagne-des-orgues.com

27/06/2009

Muratu, San Michele: l'intérieur de l'église, suite 14

L' intérieur de San Michele de Murato

(Pour clore ces notes regroupées sur San Michele di Muratu,

à nouveau quelques images de l'intérieur )

San Michele intérieur.jpg
Une douce lumière baigne le maitre-autel par la porte ouverte: sinon, l'église médite dans une relative obscurité, traversée par les rais lumineux des fenêtres meurtrières et la croix évidée au-dessus du choeur.
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Trop peu d'éléments nous restent de ce qui fut sûrement l'une des plus belles fresques de Corse: le temps a fait son oeuvre, effaçant inexorablement ces peintures à fresque de la fin du XV°siècle. Demeure la présence estompée de cette Annonciation dans les écoinçons de l'Arc triomphal.
Muratu Archange Gabriel blog.jpg
L'Archange Gabriel, drapé dans un manteau blanc constellé de croix, brandit le phylactère de son Annonce à Marie...
Vierge Annonciation.jpg
... qui reçoit le divin message le visage méditatif: Marie en robe rouge et manteau bleu est représentée en prière dans sa chambre close de tentures rouges évoquant l'inviolabilité du ventre maternel de Marie. Se détachant sur ce fond rouge  un vase évoque les Litanies de la Vierge
" Vas spirituale, ora pro nobis,
Vas honorabile, ora pro nobis,
Vas insigne devotionis, ora pro nobis..." 
De même que l'étoile qui semble ici remplacer la colombe de l'Esprit Saint:
"Stella maturina, ora pro nobis"
Ici et là des traces de fresques subsistent, aujourd'hui illisibles... dont, sur le mur nord des éléments très effacés de ce qui fut peut-être le personnage de Saint Michel Archange.
aigle sculpté arc blog.jpg
Sous la croix évidée du choeur, un aigle sculpté, ailes déployées.
chapiteau sculpté choeur blog.jpg
Un chapiteau orné de sculptures naïves, à gauche du choeur.
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Le linteau de la façade occidentale, hélas détruit par la foudre en décembre 1969 et déposé à l'intérieur: deux paons semblent tirer les oreilles d'un homme qui les maintient par les pattes... Le paon, emblème dans l'antiquité de l'incorruptibilité et de la gloire, devient , dans la symbolique chrétienne, l'emblème de l'immortalité grâce à la résurrection:
"A la résurrection générale , en ce jour où tous les arbres, c'est-à-dire tous les saints , commenceront à reverdir, ce paon - qui n'est autre que notre corps - débarrassé des plumes  de la mortalité, recevra celles de l'immortalité" ( Saint Antoine de Padoue, Sermon pour la Férie, 5ème après la Trinité: cité dans "Le Bestiaire du Christ" de Louis Charbonneau-Lassay).
C'est aussi  le symbole du Christ conduisant les âmes vers la vie éternelle...
Ici, les paons étaient sertis de pierres colorées: deux paons tirant par les oreilles l'humain agrippé à leurs pattes... une invite peu commune à l'envol spirituel!
linteau Murato dessin.jpg
(dessin reproduit dans: " Corse Romane" de Geneviève Moracchini-Mazel, édition Zodiaque)

26/06/2009

Murato, San Michele, suite 13: l'Agneau mystique et le cerf

San MICHELE de MURATO,

 

L'Agneau mystique

 

enfin des images lumineuses du mur Nord...

(note du 26/6/09)

fenêtre nord ouest blog.jpg
En cette fin d'après-midi du 14 juin, dans une lumière favorable, la fenêtre de l'angle nord ouest de San Michele.
l'agneau cheval blog.jpg
La victoire de l'Agneau mystique entre  deux bêtes féroces aux yeux rouges...
L'agneau divin, emblème christocentrique du chrétien, et les bêtes sauvages, représentation de toutes les hérésies, ariennes en particulier,  et des envahisseurs sarrazins à grand peine extirpés de l'île en ce XII° siècle?
En écho: "Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups" ( St Luc, Evangile X 3)
 Ce thème de l'Agneau nous vient de l'Apocalypse, ce texte illuminé de saint Jean de Patmos:
" Je ne vis point de temple, car le Seigneur Dieu tout-puissant et l'Agneau en sont le Temple. La ville n'a besoin ni de soleil ni de lune pour l'éclairer, car la gloire de Dieu l'illumine et l'Agneau est sa lampe, son flambeau ... et les nations de la terre marcheront à sa lumière"
beatus agneau mystique01.jpg
La grande Théophanie, miniature du Beatus de Facundus. (Apocalypse IV et V): peint par Facundus pour le Roi Ferdinand Ier de Castille et Leon en 1047.
 Beatus de Liebena était un moine espagnol du monastère de San Martin de Turieno (en Cantabrie): son livre, écrit en 776, donnant une traduction latine de la visionnaire  Apocalypse de Jean ( du grec apocalupteïn, dévoiler) et un commentaire de ce dernier texte du corpus biblique chrétien. a connu une grande notoriété. Les "Beatus" sont ces manuscrits  espagnols des XI° et XII° siècle, richement enluminés de miniatures aux couleurs pures, où seront recopiés l'Apocalypse de Jean et le commentaire du moine Beatus. Au VIII° siècle, l'Apocalypse, centré sur la divinité du Christ (ce que refusent les Ariens), devient une arme de résistance pour les chrétiens d'Espagne en lutte contre les musulmans.
Toujours est-il que ce thème de l'Agneau portant sa croix comme un étendard se retrouve fréquemment sur les disques métalliques qui ornaient le dessus des gants  pontificaux...
 
Un peu plus loin, toujours sur le mur nord,
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le cerf.
" Le cerf est l'un des animaux symboliques qui furent acceptés de la façon la plus certaine dès les premiers temps chrétiens comme une image allégorique du Seigneur Jésus Christ, et du chrétien, son disciple. (...)
En effet, naturalistes et poètes anciens: Pline, Théophraste, Xénophon, Elien, Martial, Lucrèce, et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre. (...)
... Martial et Plutarque ajoutent que le cerf, du souffle de ses narines - d'autres disent de sa bouche- fait sortir les serpents de leurs demeures souterraines et qu'il les dévore, acquérant par là une jeunesse nouvelle"
(Louis Charbonneau-Lassay, dans : le Bestaire du Christ, édition Albin Michel)
Symbole de lumière, de longévité- sa ramure se renouvelant périodiquement -, il est aussi le symbole du Christ combattant, crachant de l'eau (la Parole victorieuse) dans les profondeurs de la terre où se cachent les serpents et les obligeant à en sortir. C'est aussi l'emblème de la soif ardente de l'âme chrétienne:
"Sicut cervus desiderat ad fontes..."
"Comme le cerf altéré aspire après les sources d'eau, ainsi mon âme soupire après toi, mon Dieu" (Psaume de David LXII)
Ces sources d'eau vive représentant aussi bien l'Eucharistie que l'eau baptismale.
Encore une fois, le cerf se trouve être l'un des animaux symboliques les plus importants dans de nombreuses cultures anciennes du monde...
 
Au fait, on a réintroduit depuis peu le cerf corse sur l'île: puissent les chasseurs le laisser croître et  multiplier en paix...
 
"Fuis, mon Bien-Aimé, cours, et sois semblable aux jeunes cerfs sur les montagnes où croissent les baumiers..." (Cantique des Cantiques VIII, 14)

Murato, suite 12 : San Michele et l'homme armé

 

San Michele et l' Homme armé de Murato

( note du 8/5/09) 

Aujourd'hui 8 mai Murato célèbre la fête de son Archange San Michele: "victoriosus, princeps militiae caelestis, pugnat cum dracone".

Saint Michel/Michael, chef des milices célestes, des armées de Yahvé  qui apparaît à Josué près de Jéricho, précède le peuple d'Israël lors de l'exode, l' archistratège du royaume céleste, le champion infatigable de la lutte contre les forces du Mal, celui qui précipite les anges rebelles dans l'abîme, celui qui sauve la Femme de l'Apocalypse qui vient d'accoucher (la Vierge et l'Eglise) en remportant la victoire sur le dragon à sept têtes... Mais aussi, le grand saint psychopompe, celui qui, à la suite d'Anubis, d'Hermès, de Mercure, conduit les âmes et, le jour du Jugement dernier, les pèse.

Aregno San Michele blog.jpg

Aregno: fresque  de San Michele terrassant le Dragon et pesant les âmes; malheureusement les fresques qui ornaient les murs intérieurs de l'église San Michele de Murato ont presque entièrement disparu: on ne peut qu'imaginer un Saint Michel aussi magnifique que celui-ci...)

 
statue San Michele de Murato.jpg
C'est sa statue qui, sortant de l'église paroissiale de Murato, a pris ce matin le chemin de l'église San Michele... Je n'ai malheureusement pas pu assister à ces festivités aujourd'hui, mais je me joins aux amis de Murato par cette petite note sur St Michel, si présent dans nos églises. A Murato, cette date du 8 mai célèbre son apparition , le 8 mai 492 sur le Monte Gargano, promontoire  de l'Adriatique en Apulie. En voici le récit (Iconographie de l'Art chrétien, de Louis Réau):
    "Un certain Garganus, ayant vu un des taureaux de son troupeau s'échapper dans une caverne de la montagne, le poursuivit et lui décocha une flèche. Mais, au lieu de frapper le taureau, elle se retourna contre lui.
    L'évêque de Sipontum (Manfredonia), étonné par ce prodige, ordonna un jeûne de trois jours au bout desquels saint Michel apparut à l'entrée de la caverne et déclara que cette grotte serait dorénavant son sanctuaire."
    Le Mont Saint Michel, en Normandie,  partage une origine presque identique.
 
    La plupart des sanctuaires consacrés à l'Archange sont construits sur les sommets (comme le Saint Michel de l'Aiguille du Puy), ou dans le Campu Santu, l'espace cimétéral. Quand on sait qu'à Murato, un peu plus loin vers l'est, on a découvert sur le Monte à Lucciana un grand funérarium de l'âge du fer : "a Grotta di a Regina" ( la sépulture de la Reine), qui a connu plusieurs campagnes de fouilles et a livré un important matériel en cours d'étude au Musée de Sartène (merci à l'équipe de Murato: messieurs Magnan, Giacomoni, Grazziani pour leurs renseignements inépuisables...), on peut se dire que l'ensemble de ce site montre une permanence certaine dans sa fonction!
Monte Lucciana blog.jpg
("a Grotta di a Regina", Teppa à Lucciana)
    Toujours est-il que St Michel est un Ange bien armé qui ne cesse de ferrailler contre son adversaire de toujours:
Zilia, diable blog.jpg
comme ici, maîtrisant Satan à Zilia,
Piedigriggiu St Michel blog.jpg
ou ici, à Piedigriggiu, avec ce méchant petit Diable en position foétale et à sale tête cornue,
confrérie-corbara-002 BLOG.jpg
 
ou encore là, à la confrérie de Corbara, frais et rose, et étripant un vilain démon noir...
Toujours est-il que l'église San Michele de Murato me parait  fortement masculine: pas d'image clairement sculptée de la Vierge Marie, une Eve (sur la scène du Péché originel) peu féminine; nous avons à faire à un univers plutôt mâle, comme l'est celui des seigneurs locaux Cortinchi en leur fief de Lorecta tout proche, visité l'autre jour en compagnie de messieurs Magnan et Grazziani:
Lorecta ruine.jpg
(ruines de Lorecta)
    Aussi ne faut-il pas s'étonner de rencontrer sur le mur nord de San Michele de Murato ce dynamique petit personnage, virile image d'un guerrier en mouvement, tenant d'une main un glaive et de l'autre?  Un olifant? à moins qu'il ne s'agisse d'un volumen? Nu, menaçant et plein de promesse: si l'on ôte la vie il faut aussi savoir la donner... La mâle attitude de l' "Homme armé". Comme dit cette chanson célèbre de la Renaissance: "L'homme armé, l'homme armé doibt-on doubter. On a fait partout crier, Que chacun se viengne armer, d'un haubregon de fer (...)".
De cette chanson on a tiré une quarantaine d'oeuvres portant le nom de "Missa l'homme armé"  et certains exégèses y voient l'évocation de l'Archange St Michel... (il est vrai que l'Archange Gabriel, dans les scènes d'Annonciation, donne davantage un sentiment de douceur angélique...)
Toujours est-il que cet homme là a tous les attributs d'un fier Seigneur des Armées, solidement outillé et bien décidé à faire règner sa Loi, la vigueur sexuelle garantissant la vigueur du gouvernement.
San Michele, lieu de pouvoir religieux et féodal.
 
 
 
 
 
 
 
l'homme armé blog.jpg
(à suivre)
 
 
 

Murato, San Michele (suite 11) : la vendange

 

La vendange mystique
(et autres...)
 
 
ensemble tentation vendange.blog.jpg
Sur le mur nord, sous la fenêtre de la Tentation
Harmoniques.
L' Apocalypse de Saint Jean, 14, 18.
"(...) Un autre Ange sortit alors du temple, au ciel, tenant également une faucille aiguisée. Puis un autre Ange sortit de l'autel - l'Ange préposé au feu - et cria très fort à celui qui tenait la faucille: "Jette ta faucille aiguisée, vendange les grappes de la vigne de la terre, car ses raisins sont mûrs." L'Ange alors jeta sa faucille sur la terre, il en vendangea la vigne et versa le tout dans la cuve de la colère de Dieu, cuve immense! Puis on la foula hors de la ville, et il en coula du sang qui monta jusqu'au mors des chevaux sur une distance de mille six cents stades."
Mais aussi, Evangile de Saint Jean, 15, 6:
"C'est moi, le vrai cep et mon Père est le vigneron.
Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il le coupe
et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, 
pour qu'il en porte encore plus. 
(...) C'est moi, le cep; vous êtes les sarments.
Qui demeure en moi comme moi en lui, porte beaucoup de fruit;
car hors de moi vous ne pouvez rien faire."
 Qu'elle soit le symbole du peuple d'Israël , du Messie ( et du Pressoir mystique) ou de l'Eglise, la Vigne  est plantée puis vendangée. 
Jean Daniélou, dans "Les ymboles chrétiens primitifs" (Editions du Seuil, P.33 à 48) lui consacre  un chapitre bien intéressant ("La vigne et l'arbre de vie"). Citant Astérios le Sophiste:
"La vigne divine et antérieure aux siècles a poussé hors du sépulcre et a porté comme fruits les nouveaux baptisés comme des grappes de raisins sur l'autel. La vigne a été vendangée et l'autel, comme un pressoir, a été rempli de grappes"
 
 
Curieusement ici, les entrelacs de la vigne font écho aux entrelacs du serpent de la tentation. C'est que la Vigne, comme l'Arbre de la connaissance où s'enlace le serpent, comme l'Arbre de la Croix où se crucifie la nature humaine, sont plantés et vendangés par "le Père".
 
Et dans ce pays de vignobles, on sait de quoi on parle. 
                    
vendange mystique 14 juin blog.jpg
 
A gauche le buste de  l'ange, ailes grandes ouvertes, qui brandit son glaive : avis! c'est bien du sang qui coulera des grappes. A gauche,   
un petit bonhomme habillé d'une longue robe, vient de couper avec son couteau une belle grappe de raisin. Entre les deux se développent les sarments lourdement chargés de fruits juteux. La vigne a été bien plantée, ses racines plongent solidement dans le sol nourricier.
Résonance  peu raisonnable d'une autre vendange, que mon père me fit biberonner dès mes jeunes années au doux pays de Chinon:
   " En l'abbaye estait pour lors un moine claustrier, nommé Frère Jean des Entommeures, jeune, guallant, frisque ( joyeux), de hayt ( de bonne humeur), bien à dextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien adventaigé en nez,  beau despescheur d'heures, beau débrideur de messes, beau descroteur de vigiles, pour tout dire sommairement vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie; au reste clerc jusques es dents en matière de bréviaire.
vendange Rabelais.jpg
   Icelluy, entendent le bruict que faisoyent les ennemys par le cloz de leur vine, sortit hors pour veoir ce qu'ils faisoient, et, advisant qu'iz vendangeoient leur cloz auquel estoyt leur boyte (boisson) de tout l'an fondée, retourne au cueur de l'église, où estoient les aultres moynes, tous estonnez comme fondeurs de cloches, lesquelz voyant chanter Ini nim, pe, ne, ne, ne (...): " C'est, dist il, bien chien chanté! Vertus Dieu! que ne chantez vous:
Adieu, paniers, vendanges sont faictes?"
"Je me donne au diable s'ilz ne sont en nostre cloz et tant bien couppent et seps et raisins qu'il n'y aura, par le corps Dieu! de quatre années que halleboter ( grappiller) dedans. Ventre sainct Jacques! que boyrons nous ce pendent, nois aultres pauvres diables? Seigneur Dieu, da mihi potum ( à boire!)!"   
(Rabelais, Gargantua, chapitre XXVII)
S'ensuit un massacre mémorable où Frère Jean des Enommeures occit à lui tout seul armé du bâton de la croix treize mille six cent vingt-deux ennemis, soldatesque du roi Picrocole:
   " Les ungs mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir. Les ungs mouraient en parlant, les aultres parloint en mourant".
(ce qui nous pend au nez, lors de la vendange finale)
En fait, c'est sur image de Samivel que petite fille j'ai enfin visualisé ce à quoi pouvaient ressembler les âmes dont me parlaient tant les chères soeurs de ma petite école primaire: des paires d'ailes montées sur ressort, pressées d'abandonner ce tas informe de trépassés tout cabossés...
Jean des Entommeures.jpg
 
(Rabelais illustré par Samivel:
pour mes huit ans mon père m'avait offert ce livre qui m'a joyeusement accompagnée toute mon enfance!)
 
 
 
(à suivre)