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14/03/2017

L'oratoire Santa Croce de Poghju d'Oletta

La confrérie Santa Croce de Poghju d'Oletta

Piève de Rosolo, diocèse du Nebbio

 

 

Ce que j'ai vu ... 

en compagnie de Monsieur Antoine Vincenti , maire de Poghju  (que je remercie ici chaleureusement pour son accueil et son engagement!) et de Christian Andreani, venu ici en ami, voisin ... et fervent défenseur du patrimoine.

 

façade de la confrérie copie.jpg

(la façade de l'oratoire Santa Croce, ce samedi 25 février dernier)

A Poghju d'Oletta,  sous le hameau d' Olivacce, 

à côté de l'église paroissiale San Cervone,

avec ces deux belles photos de Christian Andreani, empruntées

à la notice sur Pioghju d'Oletta pour la

Médiathèque Culturelle de la Corse et des Corses,

Inventaire préliminaire du patrimoine de la Corse (bâti) sur la base de territoires pertinents (micro-régions de la Corse),

à retrouver ici: http://m3c.univ-corse.fr/omeka/items/show/1096672

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(photo Christian Andreani)

la confrérie Santa Croce vue d'en haut

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(photo Christain Andreani)

et du côté de la place du Monument aux Morts 

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 la très belle confrérie Santa Croce, construite sur un plan en croix latine,  offre aujourd'hui un visage quelque peu délabré par des décennies d'abandon. Depuis peu classée Monument Historique par la volonté de la Municipalité, on ne peut qu'espérer sa restauration: voici un joyau rural bien remarquable parmi tous les oratoires des confréries en Corse. 

carte des confréries sta croce.PNG

 

 

   « La Passion du Seigneur est très en honneur, signe évident des origines franciscaines des confréries en ce pays. Les plus vénérables, eu égard à leur ancienneté, sont érigées sous le titre de Santa Croce, puis Santissimo Crocifisso et Cinque Piaghe di Nostro Signore. Pour l'ensemble de la Corse (271 paroisses), environ 200 confréries sont dûment authentifiées et plus de 125 répondaient au titre de Santa Croce . »

 

François J.Casta- Christianisme et Société en Corse - Études d'histoire et d'anthropologie religieuses (1969-1996)

 

 

 

 

On lira également avec profit cet article sur "PAROISSES, CONFRERIES ET DEVOTIONS DE CORSE A L'EPREUVE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE de F.J. Casta:

http://provence-historique.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/PH-1989-39-156_13.pdf

 

Revenons à Poghju d'Oletta.

La chapelle Santa Croce aurait été construite en 1666.

 D'emblée, elle surprend par la sobre harmonie de sa façade, même fatiguée: animée de pilastres, de niches, avec sa fenêtre ouvragée, l'entablement habité par les anges, son fronton levé vers le ciel ... tout un discours baroque parfaitement maîtrisé et où règne le stuc.

Une confrérie Sainte Croix placée sous la protection des anges ...

 façade 1° ange de gauche.jpg

(façade, le premier ange de gauche couronnant un pilastre)

" Vous avez préparé pour l'homme le ministère même des Anges"

(Imitation de Jésus-Christ)

façade 2° ange de gauche.jpg

(façade, le deuxième ange de gauche)

façade ange droite détail.jpg

(façade, le premier ange de droite)

façade 2° ange droite détail.jpg

(façade, le deuxième ange de droite)

médaillon cental façade détail.jpg

 au centre, au-dessus de la porte, couché dans sa niche,

innocent comme l'enfance,

mais gravement blessé par une lézarde

ce petit personnage nous invite à entrer .

Entrons!

La confrérie a longtemps servi d'entrepôt mais aujourd'hui on a commencé à la débarrasser et ce que l'on découvre est admirable:

Poghju ensemble du maître-autel.jpg

 Au fond du chœur, daté de 1749, encadré par deux niches, l'ensemble du très beau maître-autel architecturé,  tout comme tout le décor des stucs qui ornent et scandent l'ensemble de l'oratoire, est attribuable à un stucateur contemporain d'Ignaziu Saveriu Raffali, et très proche de son style. Merci à Caroline Paoli :" ce stucateur a été très actif dans le Cap à cette période et on peut lui attribuer le décor et le maître-autel de l'église Saint Cosme et Damien de Farinole ou le décor de chœur et le maître-autel de l'église paroissiale d'Olcani, par exemple "

Nous n'avons, pour l'instant, repéré qu'une signature lisible dans cette confrérie, présente sur l'un des bancs  :

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Et merci à Monique Traeber-Fontana , présidente de la FAGEC : à retrouver l'article  publié dans le cahier CORSICA très intéressant et important n° 172-173-174-175 : L'ART BAROQUE EN CORSE, publié en 1997, cahier que vous pouvez acquérir, comme tous les autres Cahiers Corsica: 

FAGEC:

Adresse : San Bastiano, 20213 Castellare di Casinca
Téléphone : 04 95 38 34 19

 

qui l'avait photographié en 1997 : "opera fatta da Maestro Pocchoballi di Lugano", un enfant du Tessin, donc, l'un de ces nombreux Maestri Ticinesi, issus de cette région pauvre de la Suisse italienne (limitrophe de l'Italie) qui, fuyant la misère, exercèrent pendant des siècles leur art loin de leurs montagnes natales et diffusèrent en particulier l'art baroque à travers toute l'Europe, du Sud au Nord et de l'Ouest au fin fond de l'Est, jusqu'en Russie: maîtres stucateurs, sculpteurs, architectes, ingénieurs, ébénistes ...

Une histoire passionnante où se diffusera grâce à eux l'esthétique baroque qui va façonner les édifices les plus remarquables d'Europe,  et où l'on rencontrera parmi tant de visages illustres celui de l'immense Borromini ... à  retrouver dans ces articles:

Ingénieurs et architectes suisses à travers le monde - E-Periodica

www.e-periodica.ch/cntmng?pid=bts-002:1975:101::99
 
10 avr. 1975 - Ingénieurs et architectes suisses à travers le monde: dédié à la mémoire d'un très grand. Tessinois, l'Ambassadeur Agostino Soldati. 

https://dht.revues.org/878

Émigrer con gusto : les émigrés italiens et leur contribution à l’économie européenne aux xviie et xviiiesiècles

 

Pour l'instant on ne sait rien de ce Pocchoballi (ou Poccobelli) sinon qu'il appartient à une famille de Maestri Ticinesi connus depuis le XVI° siècle, et qu'il réalise ici ce mobilier de la confrérie, mettant son art au service d'une communauté rurale très pieuse : une oeuvre populaire témoignant d'un savoir-faire confirmé ...

bancs de confrérie.jpg

Pocchoballi réalise donc ces bancs élégants en 1750:

 date banc 1750 copie.jpg

 

 avec l'emblématique IHS (Jesus Hominum Salvator) , la croix et un cœur.

Mais revenons au maître-autel

 

ensemble haut maître autel.jpg

En haut du maître-autel, bien au centre,

 

une sorte de "Trône de grâce" composé de Dieu le Père, du Fils matérialisé par la croix rayonnante, et de la colombe du Saint Esprit. Le Père jaillit de son nuage les bras ouverts, accueillant la Passion de son Fils et montrant ainsi le chemin de la rédemption.

De chaque côté, car ici, tout se joue dans la symétrie, deux anges accompagnent le drame, le commentent et dialoguent à la façon du chœur dans la tragédie grecque . Dans cet art populaire, les gestes racontent.

l'ange au glaive.jpg

Chevauchant en amazone sa volute de stucs polychromes, l'ange de gauche brandit dans sa main droite un glaive et de son index gauche désigne à notre attention le drame qui se déroule sous lui.

l'ange de droite autel majeur.jpg

et l'ange de droite semble aussi nous prendre à témoin ...

Vierge des Douleurs encadrée.jpg

Le peintre milanais Giacomo Grandi ( actif en Corse dès 1742) a réalisé cette toile de dévotion pour les confrères de Santa Croce, encadrée par d'élégantes volutes et des colonnes torses.

 

La Vierge des Douleurs Grandi.jpg

La Vierge a reçu sur ses genoux le corps inerte de son Fils,

la poitrine transpercée par les sept glaives de la douleur. Soutenant la tête de Jésus de sa main droite, sa main gauche ouverte sur un muet lamentu, les yeux tournés vers le ciel, Marie souffre. A ses côtés, agenouillés, Marie-Madeleine et Jean. Cheveux dénoués, Marie-Madeleine baise la main du Crucifié, tandis que de l'autre côté , Jean, le nouveau fils de la Vierge, celui que Jésus aimait, pleure. Derrière eux Joseph d'Arimathie, une sainte femme affligée et un autre personnage. Enfin, la croix dressée, la Santa Croce objet de la dévotion de la confrérie porte encore le "bindellu" drapé sur le patibulum, taché de fleurs de sang . Les deux échelles qui ont servi au "déclouement" de Jésus ( la "Schjudazione") restent dressées sur un fond de ciel crépusculaire.

cuve maitre autel et tabernacle.jpg

 l'autel et son beau tabernacle "a tempietto" de bois peint,

porte tabernacle.jpg

sur lequel sont représentés d'un côté la Vierge et l'Enfant, de l'autre Saint Jean Baptiste et au centre Jésus tenant sa croix : de la blessure de son flanc jaillit le sang salvateur directement dans un calice ... Point n'est besoin de savoir lire les livres pour comprendre le message!

 le tabernacle blog.jpg

une représentation que l'on retrouve ailleurs,

comme ici sur le tabernacle de Santa Lucia di Mercurio

Vallica bannière Christ Giacomo Grandi copie.jpg

Ce même message est délivré sur la magnifique bannière de confrérie de Vallica (Ghjunsani), peinte par Giacomo Grandi.

Revenons à Poghju d'Oletta:

l'ensemble du décor du maître autel, cuve,  gradins,  colonnes torses... sont réalisés en stucco lucido, un art du stuc transmis depuis l'antiquité et exceptionnellement présent en Corse, ce que nous apprennent les recherches actuelles entreprises par le professeur Oskar Emmenegger et publiées en Juin 2016 dans son livre de 530 pages, intitulé "Historische Putztechniken", techniques de crépissage historiques, avec une vingtaine d'exemples corses de stucco lucido.
>> .

détail du maître autel.jpg

un décor de la cuve

détail latéral maître autel.jpg

un détail des stucs encadrant la toile: on remarquera le candélabre peint ...

voile de Véronique.jpg

et, au centre de la cuve, le visage du Christ imprimé sur le voile de Véronique.

décor contre-marche maîtreautel copie.jpg

Sur une contre-marche du maître autel, une inscription difficile à lire car très dégradée et mise en danger par des décennies d'incurie , mais où l'on peut lire une date: 1745 ou 49 ? et où l'on découvre ...

personnage contre-marche.jpg

... un petit personnage qui montre du doigt l'inscription :

 je veux croire que c'est l'autoportrait de l'artiste stucateur de cette confrérie  ... et sa signature, difficilement interprétable:

A(ntoni)°  R(...)°  S(...)i  F(eci)t  1749

 

Mais il n'était pas seul, semble-t-il, car sur une photo prise par Monique T. Fontana en 1997 de cette contre-marche, l'on aperçoit tout un décor aujourd'hui disparu avec  une autre date : 1742

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et un second petit personnage doté d'un profil étonnant!

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Ils étaient donc deux? Peut-être finirons-nous par trouver le nom des stucateurs qui travaillèrent à Santa Croce dans l'un des livres de confréries en activité à cette époque ?

 Il s'agit pour les confrères disciplinati de se mettre à l'unisson de la Passion, de l'avoir constamment sous les yeux pour la vivre pour tenter de se réformer,  et " devenir comme le miroir de la vie évangélique en société" (F. Casta, ibidem). 

Car tout ici parle de la Passion :

décors et pilastres copie.jpg

Tout autour de la confrérie, sous la frise colorée et ornant le sommet des pilastres, des petits anges exposent les "arma Christi", les instruments de la Passion ...

 

ange à la colonne.jpg

l'ange à la colonne de la flagellation et la lance

ange à la sentence.jpg

l'ange à la sentence, à la main (la gifle) et au coq

ange à l'échelle fouet éponge.jpg

l'ange à l'échelle, au fouet et à l'éponge

ange au marteau.jpg

l'ange au marteau

ange à la tenaille.jpg

l'ange à la tenaille

ange pleurant.jpg

l'ange pleurant

ange à la croix.jpg

l'ange à la croix : il me semble que l'ange fissuré de la façade devait lui aussi tenir une croix

croix de la Passion.jpg

La croix de la Passion (avec les arma Christi)

Poghju d'Oletta crucifix copie.jpg

un crucifix qui mériterait, lui aussi, quelques soins ...

 

Deux autels latéraux complètent la dévotion de l'oratoire:

autel St Michel.jpg

à droite, sous un oculus orné de rinceaux (aujourd'hui bouché), fissuré,

l'autel dédié à Saint Michel, 

ange féminin.jpg

entouré d'un couple d'anges cariatides, dont "celle"-là, qui a pris soin de protéger sa tête comme une femme corse portant une lourde charge sur sa tête ...

St Michel Giacomo Grandi copie.jpg

un magnifique Saint Michel , peint , là encore, par Giacomo Grandi:

cuirasse et jambières élégantes, jupette ornée d'oranges,  casque précieux et empanaché, visage rose et tranquille, brandissant une longue épée et sûr de son bon droit, vraiment, il a fière allure!

visage de st Michel.jpg 

le général des milices célestes maintient Satan enchaîné  , 

Satan maitrisé.jpg

 l'affreux général des milices infernales qui roule des yeux furibonds injectés de sang dans un visage manifestement barbaresque ...

tabernacle autel St Michel copie.jpg

sur l'autel, ce joli tabernacle en bois polychrome

autel de la Vierge copie.jpg

De l'autre côté, l'autel de la Vierge: à nouveau cet oculus élégant pendant à travers la corniche, ouvert sur la lumière, celui-ci.

oculus et guirlande de fruits.jpg

De part et d'autre (comme dans le décor accompagnant l'oculus de St Michel), deux guirlandes de fruits signifiant l'abondance divine.

décor peint et toile  de la Vierge.jpg

La toile s'est considérablement dégradée, mais on peut encore reconnaître, trônant au centre, la Vierge et l'Enfant entourés de Saint Sébastien, Saint Antoine de Padoue, à droite, et de Saint Roch et d'un Sain martyr (San Parteo? San Stefano, honorés dans la piève ?)

Thabor.jpg

sur l'autel, un thabor de bois doré

On peut imaginer que la communauté des confrères n'a pas eu cette fois-ci les finances souhaitées pour construire un véritable autel architecturé, et l'artiste a composé un décor peint à fresque pour simuler cette architecture: rinceaux , colonnes torses, chapiteaux corinthiens, 

colombe de l'Esprit saint.jpg

et au centre de l'entablement un médaillon contenant la colombe rayonnante de l'Esprit Saint, si présente sur les autels de la Vierge (rappel de l'Annonciation) : là aussi une fissure menace ...

cuve autel de la Vierge copie.jpg

Au centre de la cuve de l'autel, peinte aussi à fresque, deux lettres entrelacées où je crois lire RM: Regina Maria?

 

Enfin, rêvons encore un peu: l'oratoire devait à l'origine être décidément particulièrement beau, des restes de décors apparaissent encore sous des badigeons de chaux:

restes de décor.jpg

comme ici sur cet arc ...

Poghju d'Oletta stalle copie.jpg

Il reste au fond de la chapelle un bel élément des stalles qui nous fait regretter amèrement la perte de l'ensemble.

Poghju d'Oletta bénitier roman copie.jpg

Enfin voici le bénitier de pierre, qui provient peut-être de la première église romane (vers le XII°s.) de San Cerbone de Valaneto, dont il reste encore en place une partie du mur originel dans le clocher de l'église paroissiale actuelle, et qui appartenait au monastère de la Gorgone, puis aux Chartreux de Pise ... mais ceci est une autre histoire que raconte Geneviève Moracchini-Mazel dans "Les églises romanes de Corse" (p.429).

 

Je terminerai cette note avec le souhait de voir cette magnifique chapelle Santa Croce restaurée et honorée comme elle le mérite: elle me semble toute entière imprégnée de l'effort* des anciens pour traduire avec art leur foi profonde, essentielle, en un temps où rien n'était facile,  mais où tout se vivait de façon communautaire et où le monde religieux, même à travers ses exigences les plus sévères, était aussi synonyme de fête ... 

La chaleur des coloris, la fantaisie des stucs, le cathéchisme par l'image, et, je n'en doute pas, par les chants, tout concourait à cette fête, jusqu'au message de la mort, car lié au message de la résurrection et de la rédemption.

Eloge de la ruralité: un art populaire, délicat, à taille humaine pour une confrérie de proximité et d'entraide où se mêlaient le sacré et le profane.  D'utilité publique comme l'étaient au quotidien aussi il y a peu l'épicerie et l'école dans le moindre village. Un monde fragile qui se délite et disparaîtra si l'on n'y prend garde. Au moins devons-nous en préserver le témoignage, l'expliquer et le transmettre .

Trône de Grâce.jpg

 

*Notons, pour tenter de mesurer cet effort communautaire, qu'en 1655 (donc une dizaine d'années avant la fondation de la confrérie), l'ensemble des hameaux constituant Poghju d'Oletta comptait 200 âmes; en 1761: 270; en 1856: 544; en 1954: 219; en 2013: 207). 

 

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Poghju d'Oletta fait partie de la riche Conca d'Oru et ses vignobles produisent de grands crus de l'appellation vins de Patrimoniu. Le 26 août 2016, un violent incendie dévaste près de 500 hectares dans cette région, détruisant en montagne le couvert végétal . Le 24 novembre dernier, un désastre en appelant un autre,  un déluge s'abat sur la région, l'eau torrentielle dévale des montagnes mises à nu par le feu, ruisseaux et torrents débordent et dévastent la plaine, coupant la petite route RD 238 qui monte  vers Poghju ...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10/04/2014

Nebbiu: Pieve

 Pieve

(note revue ce 10/04/2014)

Près de l'église de Pieve, regardant les villages

du Haut Nebbiu: Buccentone, Murellu et Murtola

Piève stantari paysage blog.jpg
Ces trois  Stantare (statues-menhirs) ont été rassemblées sur la place de l'église au-dessus du village par Roger Grosjean: transplantées de trois sites différents, elles attestent de l'ancienneté de l'occupation humaine dans cette région du Nebbio et de l'Agriate. Une région autrefois cultivée dans ses vallées encaissées entre les collines rocheuses du massif de Tenda, du Monte Revincu ... Agriate, ager...
Buccentone ("grosse voix"), la statue menhir de droite, fut trouvée en 1956 à l'entrée d'un chemin passant par le col de Tenda à près de 1000 m d'altitude: comme ses compagnons du Nebbiu, c'est un menhir anthropomorphe, mais ses motifs sculptés - arcades, nez,  oreilles, pectoraux... ne sont plus lisibles: les trois statues ont été "protégées" par un enduit de résine (pour consolider la roche) qui a eu un effet inverse et catastrophique!
Murellu , dont on voyait encore naguère la colonne vertébrale et les omoplates, vivait du côté du Monte Revincu, une région riche de préhistoire: sur cette commune de Santo Pietro di Tenda, près du col " A cima Suarella", se trouve une vaste nécropole mégalithique datant de la fin du Vème millénaire jusqu'à l'Âge du Bronze, classée  au titre des Monuments historiques depuis 1887 mais actuellement au milieu de la zone militaire de la Légion , en plein centre de tir. Fouillée depuis 1996  elle a révélé des coffres, des structures rectangulaires sur des terrasses, et trois "stazzone" (dolmens)... Nous avons eu l'occasion de rendre visite à "a Casa di l'Orcu" et à " a Casa di L'Orca" il y a quelque temps: c'est un site très fort, dans ce maquis minéral , imprégné de rituels sans âge, vécu et revécu par les hommes depuis la préhistoire, piétiné par les troupeaux et leurs bergers avant de l'être par les soldats de la Légion. Un obus a gravement endommagé a Casa di L'Orcu (la demeure de l'Ogre) dans les années cinquante ...
 
Dolmen dit:"a Casa di l'Urcu"
Donc Murellu habitait non loin de là...
 
Quant à Murtola (le plus à gauche sur la photo), qui à l'origine mesurait 3, 04 m de haut, mais a perdu sa base, on l'a découverte en retournant la terre au bulldozer dans la vallée de l'Alisu... 
 
Piève campanile et stantari blo.jpg
 
Aujourd'hui ces trois Stantare, sentinelles exilées de leur territoire d'origine, immobilisées en pays civilisé veillent " en famille recomposée" sur le paysage au pied du majestueux campanile de Pieve, recevant désormais les hommages des touristes de passage... Qui sait si, la nuit, dans leurs rêves de pierre elles ne vont pas retrouver l'espace sauvage et sacré qui était le leur?  Elles illustrent ce patrimoine préhistorique si dense du Nebbiu et des régions voisines: la stantara de Patrimoniu nommée u Nativu, les Grotte scritte (peintures rupestres) d'Olmeta di Capicorsu et de Nonza, les cupules de Rapale, du San Angelo,  l'abri sous roche e strette de Barbaghju où l'on a trouvé la plus ancienne trace humaine en Corse (une mâchoire) du Mésolithique, dans des strates archéologiques datant d'environ   9 140 av JC, mais aussi l'abri de Scaffa Piana plus tardif, au-dessus de cette merveilleuse petite route que nous avons prise le 23 mai entre St Florent et Poggio d'Oletta: souvenez- vous, ces falaises calcaires creusées, aménagées en enclos pour les bêtes, surplombant vignes et oliveraies ...
Piève San Quilicu blog.jpg
Grâce à notre vieille amie Cathy, efficace et charmante détentrice de la clef de l'église San Quilicu (encore notre petit saint!), nous avons pu découvrir l'intérieur de cette petite église baroque. Là, outre les belles peintures "coutumières", ce témoignage éloquent d'un monde révolu ici depuis qu'on a rasé la confrérie voisine:
Piève Confrères blog.jpg
une consoeur et un confrère au pied du Christ en croix et devant la Vierge et Saint Jean. Dévotion de toute une communauté: le geste de Jean est explicite. Solidarité humaine devant la mort: après tout, nos confrères Buccentone, Murellu et Murtola ne sont pas loin. 
 
Au-dessus du village, dans la montagne, la chapelle romane San Nicolau, nommée " a chiesa nera": nous avions projeté d'y monter ce lundi de Pentecôte en compagnie de Domi Graziani mais le déluge d'hier nous a interdit toute vadrouille: ce n'est que partie remise ...
(chose faite: voir la note:

PIEVE, chapelle San Nicolao, dite la Chiesa Nera ... - elizabeth pardon

elizabethpardon.hautetfort.com/.../pieve-chapelle-san-nicolao-dite-la-chi...
 
En attendant, je vous conseille l'acquisition , si vous ne les avez pas, de deux ouvrages de vulgarisation fort bien faits:
- Le Guide archéologique de la Corse, de Séverine Leconte-Tusoli et Léria Franceschini, édité sous la direction de Michel-Claude Weiss chez Albiana: des circuits d'une journée autour de la préhistoire.
 - les Monuments de Corse , de Franck Leandri et Laurent Chabot, édité à Edisud: une belle invitation à de multiples découvertes patrimoniales.
Mais aussi, note réactualisée ce 10/04/2014:
- Monte Revincu, Aux origines du mégalithisme en Méditerranéede Franck Leandri et Christophe Gilabert, déc. 2012, éditions errance
 
 
(à suivre...)
 
 

27/06/2009

Muratu, San Michele: l'intérieur de l'église, suite 14

L' intérieur de San Michele de Murato

(Pour clore ces notes regroupées sur San Michele di Muratu,

à nouveau quelques images de l'intérieur )

San Michele intérieur.jpg
Une douce lumière baigne le maitre-autel par la porte ouverte: sinon, l'église médite dans une relative obscurité, traversée par les rais lumineux des fenêtres meurtrières et la croix évidée au-dessus du choeur.
Annonciation fresque.jpg
Trop peu d'éléments nous restent de ce qui fut sûrement l'une des plus belles fresques de Corse: le temps a fait son oeuvre, effaçant inexorablement ces peintures à fresque de la fin du XV°siècle. Demeure la présence estompée de cette Annonciation dans les écoinçons de l'Arc triomphal.
Muratu Archange Gabriel blog.jpg
L'Archange Gabriel, drapé dans un manteau blanc constellé de croix, brandit le phylactère de son Annonce à Marie...
Vierge Annonciation.jpg
... qui reçoit le divin message le visage méditatif: Marie en robe rouge et manteau bleu est représentée en prière dans sa chambre close de tentures rouges évoquant l'inviolabilité du ventre maternel de Marie. Se détachant sur ce fond rouge  un vase évoque les Litanies de la Vierge
" Vas spirituale, ora pro nobis,
Vas honorabile, ora pro nobis,
Vas insigne devotionis, ora pro nobis..." 
De même que l'étoile qui semble ici remplacer la colombe de l'Esprit Saint:
"Stella maturina, ora pro nobis"
Ici et là des traces de fresques subsistent, aujourd'hui illisibles... dont, sur le mur nord des éléments très effacés de ce qui fut peut-être le personnage de Saint Michel Archange.
aigle sculpté arc blog.jpg
Sous la croix évidée du choeur, un aigle sculpté, ailes déployées.
chapiteau sculpté choeur blog.jpg
Un chapiteau orné de sculptures naïves, à gauche du choeur.
linteau aux paons.jpg
Le linteau de la façade occidentale, hélas détruit par la foudre en décembre 1969 et déposé à l'intérieur: deux paons semblent tirer les oreilles d'un homme qui les maintient par les pattes... Le paon, emblème dans l'antiquité de l'incorruptibilité et de la gloire, devient , dans la symbolique chrétienne, l'emblème de l'immortalité grâce à la résurrection:
"A la résurrection générale , en ce jour où tous les arbres, c'est-à-dire tous les saints , commenceront à reverdir, ce paon - qui n'est autre que notre corps - débarrassé des plumes  de la mortalité, recevra celles de l'immortalité" ( Saint Antoine de Padoue, Sermon pour la Férie, 5ème après la Trinité: cité dans "Le Bestiaire du Christ" de Louis Charbonneau-Lassay).
C'est aussi  le symbole du Christ conduisant les âmes vers la vie éternelle...
Ici, les paons étaient sertis de pierres colorées: deux paons tirant par les oreilles l'humain agrippé à leurs pattes... une invite peu commune à l'envol spirituel!
linteau Murato dessin.jpg
(dessin reproduit dans: " Corse Romane" de Geneviève Moracchini-Mazel, édition Zodiaque)

26/06/2009

Murato, San Michele, suite 13: l'Agneau mystique et le cerf

San MICHELE de MURATO,

 

L'Agneau mystique

 

enfin des images lumineuses du mur Nord...

(note du 26/6/09)

fenêtre nord ouest blog.jpg
En cette fin d'après-midi du 14 juin, dans une lumière favorable, la fenêtre de l'angle nord ouest de San Michele.
l'agneau cheval blog.jpg
La victoire de l'Agneau mystique entre  deux bêtes féroces aux yeux rouges...
L'agneau divin, emblème christocentrique du chrétien, et les bêtes sauvages, représentation de toutes les hérésies, ariennes en particulier,  et des envahisseurs sarrazins à grand peine extirpés de l'île en ce XII° siècle?
En écho: "Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups" ( St Luc, Evangile X 3)
 Ce thème de l'Agneau nous vient de l'Apocalypse, ce texte illuminé de saint Jean de Patmos:
" Je ne vis point de temple, car le Seigneur Dieu tout-puissant et l'Agneau en sont le Temple. La ville n'a besoin ni de soleil ni de lune pour l'éclairer, car la gloire de Dieu l'illumine et l'Agneau est sa lampe, son flambeau ... et les nations de la terre marcheront à sa lumière"
beatus agneau mystique01.jpg
La grande Théophanie, miniature du Beatus de Facundus. (Apocalypse IV et V): peint par Facundus pour le Roi Ferdinand Ier de Castille et Leon en 1047.
 Beatus de Liebena était un moine espagnol du monastère de San Martin de Turieno (en Cantabrie): son livre, écrit en 776, donnant une traduction latine de la visionnaire  Apocalypse de Jean ( du grec apocalupteïn, dévoiler) et un commentaire de ce dernier texte du corpus biblique chrétien. a connu une grande notoriété. Les "Beatus" sont ces manuscrits  espagnols des XI° et XII° siècle, richement enluminés de miniatures aux couleurs pures, où seront recopiés l'Apocalypse de Jean et le commentaire du moine Beatus. Au VIII° siècle, l'Apocalypse, centré sur la divinité du Christ (ce que refusent les Ariens), devient une arme de résistance pour les chrétiens d'Espagne en lutte contre les musulmans.
Toujours est-il que ce thème de l'Agneau portant sa croix comme un étendard se retrouve fréquemment sur les disques métalliques qui ornaient le dessus des gants  pontificaux...
 
Un peu plus loin, toujours sur le mur nord,
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le cerf.
" Le cerf est l'un des animaux symboliques qui furent acceptés de la façon la plus certaine dès les premiers temps chrétiens comme une image allégorique du Seigneur Jésus Christ, et du chrétien, son disciple. (...)
En effet, naturalistes et poètes anciens: Pline, Théophraste, Xénophon, Elien, Martial, Lucrèce, et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre. (...)
... Martial et Plutarque ajoutent que le cerf, du souffle de ses narines - d'autres disent de sa bouche- fait sortir les serpents de leurs demeures souterraines et qu'il les dévore, acquérant par là une jeunesse nouvelle"
(Louis Charbonneau-Lassay, dans : le Bestaire du Christ, édition Albin Michel)
Symbole de lumière, de longévité- sa ramure se renouvelant périodiquement -, il est aussi le symbole du Christ combattant, crachant de l'eau (la Parole victorieuse) dans les profondeurs de la terre où se cachent les serpents et les obligeant à en sortir. C'est aussi l'emblème de la soif ardente de l'âme chrétienne:
"Sicut cervus desiderat ad fontes..."
"Comme le cerf altéré aspire après les sources d'eau, ainsi mon âme soupire après toi, mon Dieu" (Psaume de David LXII)
Ces sources d'eau vive représentant aussi bien l'Eucharistie que l'eau baptismale.
Encore une fois, le cerf se trouve être l'un des animaux symboliques les plus importants dans de nombreuses cultures anciennes du monde...
 
Au fait, on a réintroduit depuis peu le cerf corse sur l'île: puissent les chasseurs le laisser croître et  multiplier en paix...
 
"Fuis, mon Bien-Aimé, cours, et sois semblable aux jeunes cerfs sur les montagnes où croissent les baumiers..." (Cantique des Cantiques VIII, 14)

San Michele de Muratu, NEBBIU, CORSE

Regroupement des notes sur San Michele de Murato
 
Murato -  Eglise San Michele, ancienne piévanie de Bevinco.
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Dans la lumière d'hiver, la façade à l'ouest et son campanile surhaussé en 1855. 
 
 
" Le symbolisme n'est pas logique, ne l'oublions jamais. Il est pulsion vitale, reconnaissance instinctive; c'est une expérience du sujet total, qui naît à son propre drame par le jeu insaisissable et complexe des innombrables liens qui tissent son devenir en même temps que celui de l'univers à qui il appartient et auquel il emprunte la matière de toutes ses re-connaissances. Car finalement, il s'agit toujours de naître avec, en mettant l'accent sur cet  avec, petit mot mystérieux où git tout le mystère du symbole..."  (Introduction au monde des SYMBOLES - Zodiaque) 
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l'abside à l'est
 
Tout d'abord, mes remerciements vont à Pascal Magnan et à Louis Giacomoni, dont j'emploie ici en partie la documentation sur Murato. J'utilise également, entre autres, les ressources de "La Corse Romane", cet ouvrage (hélas épuisé, comme la majorité des livres de la collection Zodiaque)  publié en 1972 par cette grande dame de l'archéologie romane et préromane en Corse, Madame Geneviève Moracchini-Mazel, collection Zodiaque éditée par l'Abbaye Sainte Marie de la Pierre -qui-vire.
 
 En 1837, Prosper Mérimée, alors Inspecteur des Monuments Historiques l'a vue, et admirée! "En 1855, Achille Murati (petit fils d'Acchille Murati,  Lieutenant de Pascal Paoli) restaure et rehausse à ses frais le clocher-porche de St Michel" (P. Magnan). Enfin l'église sera classée Monument Historique en 1875. Altière et bien campée sous le ciel bleu de février sur son plateau au-dessus de la vallée du Bivincu et  du Golfe de St Florent , voici donc l'église de San Michele, dite " San Mieli". A cette saison une pelouse bien tranquille  où joue au ballon un tout petit garçon jailli de sa poussette, sous les encouragements de sa maman et le regard attentif de San Michele ...
 
Perception immédiate. Exposée, non pas protégée, ombragée, comme à San Quilicu de Cambia dans son berceau de chênes verts.
 
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Côté sud, le regard plane jusqu'à la mer
 
Isolée, affirmée dans son dialogue avec le vaste paysage environnant. Non pas investie par les tombes modernes, les photos des morts, les jolis petits poèmes d'amour filial et les fleurs artificielles, comme à Aregno - là bas, c'est encore autre chose.
Pourtant les morts ne sont jamais bien loin des chapelles romanes, je dirais même que sans doute ils ont coutume, comme ici,  de les précéder: le sens du sacré chez les morts, si je puis dire, a la vie dure.
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Côté est, TEPPA à LUCCIANA ("Grotta di a Regina") . Les morts contribuent à la sacralisation du paysage: ici les archéologues ( plus récemment Jacques Magdeleine ety Alex Milleliri) ont révélé un site de sépulture  important de l'âge du fer.
 
 
Qu'on me pardonne! Vue de face, l'église San Michele m'a toujours fait penser, avec son porche surmonté d'un campanile anormalement surhaussé, à je ne sais quel être mythique surgi du fond des âges: dressée pour l'observation sur ses deux pattes avant cylindriques et robustes , un long cou rectangulaire, et là haut, cet oeïl de cyclope qui vous srute... Murato S Michele ensemble blog.jpg
La présence est immédiate. D'autant que la polychromie ("typique" de l'art pisan du XIIème siècle) fait alterner la serpentine vert sombre, tirée du lit du Bevinco, et le calcaire blanc de la région de St Florent - et renforce puissamment cette impression de vie frissonnante: vous n'êtes pas seulement arrivé devant l'un des monuments les plus connus de Corse, l'un des plus intéressants,  de ceux qu'il faut avoir vus etc... non, vous êtes devant un être qui vit tout simplement avec la mer, le ciel, l'eau des rivières, la pierre, les montagnes, les arbres qui l'environnent. L'église de San Michele vous guette, vous jauge, peut-être même vous juge, ce qui tout compte fait ne serait pas étonnant pour une piévanie faisant office de tribunal. La large esplanade au centre de laquelle elle trône pourrait accueillir une grande cour de justice...
 
 
 La façade, avec ses trois arcs en plein cintre alternant ses claveaux sombres et clairs, accueille à la retombée des arcs des sculptures en haut relief énigmatiques  : quadrupèdes dotés de dents menaçantes, et de chaque côté de la façade, deux personnages emblématiques que l'on retrouve également dans cette situation sur la façade de l'église de la Trinità à Aregno:
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à gauche, un personnage revêtu d'une robe longue,
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à droite, un petit homme nu portant sur ses genoux un bâton? un volumen (rouleau)?
Evocation peut-être du pouvoir judiciaire et ecclésiastique exercé au sein de cette piévanie...
 
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Entre ces deux personnages, les quadrupèdes de service ...
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... gardiens (ours?) du sanctuaire aux dents acérées dans une gueule démesurée ou bien signe de notre animalité mise à nu?
Ne croyons surtout pas que nous soyions dans une sorte de musée à ciel ouvert où le décor se contenterait de nous charmer par sa fantasque créativité. Non. Nous voici soudain au centre d'un ensemble tissé de messages qui nous concernent, que nous le voulions ou non, nous autres, gens du XXIème siècle.
 
San Michele est certainement, parmi les églises romanes de Corse celle qui porte le plus grand nombre de messages sculptés dont nous avons bien souvent oublié la signification. Nous autres, gens de ce siècle, sommes comme orphelins et démunis du sens symbolique de cet art roman. Pourtant, si nous parvenions à stopper l'engrenage désordonné de notre intellect, si nous laissions les images agir simplement, si nous retrouvions quelques instants sous les strates du monde moderne notre âme de primitif, notre part d'enfance, faite à la fois d'immédiateté et d'héritage, quelle récompense! Chacun ici, alors, pourrait se reconnaitre et s'abreuver à la source inépuisable des symboles nés de nombreux siècles avant l'éclosion de cet art. Du reste, pour boire à cette source qui s'offre à nous, il suffit d'avoir soif et point n'est nécessaire d'en connaître l'analyse chimique.  Ces monstres à la gueule ouverte, ouvrent les failles des grandes profondeurs de notre inconscient, et ces images parfois naïves, ces frises déroulant leurs motifs répétés, alternés, obsessionnels nous questionnent:  nous pressentons bien qu'il s'agit là d'une véritable écriture de pierre à déchiffrer, d'un langage essentiel conçu pour la communication de l'ineffable au plus grand nombre...
 
(photo de Claude Goergens, en juin 2008)
Le fait que les pierres utilisées à Murato (pierre vert sombre: de la chloritite , très tendre; et le calcaire blanc de San Fiurenzu)  soient d'une densité idéale pour les sculpteurs de ce XIIème siècle a permis l'éclosion d'une richesse ici exceptionnelle d'images à "lire" tout au long des murs, comme on lirait une bande dessinée, sans nécessairement en comprendre les bulles...
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Pierres de réemploi dans le campanile.
La première église  de "Sancto Michael de Lorecta" semble avoir été construite au Xème siècle, puis lui succède l'édifice du XIIème, ce magnifique exemple de cet art pisan en Corse où la polychromie joue un rôle si important. Des pierres de réemploi, sans doute du premier édifice, ont été utilisées, en particulier dans le campanile: poissons et monstres difficiles à identifier... 
 
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... mais plein de vitalité, comme cet être hybride à tête d'oiseau (il me semble)! Les images portent de multiples messages, parfois contradictoires en apparence: par exemple ici menace et/ou promesse de fécondité?
Les murs de l'église s'animent sous l'alternance aléatoire des dalles sombres et claires, tandis que s'installe la pulsation musicale des arcs, sous la corniche rythmée de frises florales, d'entrelacs. Sur la façade du mur Sud, deux meurtrières s'enrichissent d'archivoltes et de bandeaux sculptés d'une grande élégance.
 
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Ici l'archivolte tresse une corde (un motif omniprésent sur cette église), liant les grappes de raisins à l'arabesque formée par les brins torsadés, entrecroisés : relier nos brins de vie au symbole mystique de la vigne? Sortir de l'entrelacs fermé de nos existences terrestres grâce à cette vigne? 
La corde, en tous cas, lie, renforce la cohésion de l'ensemble, qu'elle souligne, comme ici, l'arc, ou qu'elle enserre le haut des murs d'un lien continu (comme la cordelière ininterrompue qui court sous la corniche de l'église pisane d'Aregno ou ici autour de l'abside). Le bandeau inférieur souligne à nouveau cette torsade continue qui m'évoque aussi l'image stylisée du perpétuel recommencement contenu dans les représentations, fréquemment rencontrées sur les tympans de nos chapelles, de l'Ouroboros, le serpent qui se mord la queue.
 
Comme toujours chaque image interroge plus qu'elle ne résoud. Le thème de l'entrelacs ici doublement présent, dans l'archivolte et dans le bandeau inférieur de la meurtrière, fait partie de ces symboles chargés de sens complexes, voire contradictoires. Figure fermée sur elle-même, hors du temps, sans début ni fin
 
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Au-dessus de l'archivolte, et certainement en lien avec ces thèmes, un modillon sculpté représentant deux oiseaux contrastés:
Voici bien un exemple d'un message fort, difficile à décrypter et non seulement d'une image simplement décorative: son emplacement "privilégié", proche de cet ensemble évoqué plus haut, le soulignement de cette représentation des oiseaux ( des paons? symbole de résurrection, mais aussi de vanité) en les faisant se croiser dos à dos, ouvrant une porte de mystère dans notre univers mental rationnel, tout concourt à l'interrogation. D'autant que l'oiseau évoque fréquemment l'âme, le spirituel par rapport à la chair, à l'animalité.
A propos du paon... voici ce qu'en dit le Bestiaire d'Oxford , l'un des plus célèbres manuscrits du XIIIème siècle (Philippe Lebaud Editeur, 1988) dans un texte savoureux: 
                                                                                                                                     " (...) Le paon  a un cri effrayant, une démarche naturelle, une tête de serpent, une poitrine de saphir;  les plumes de ses ailes sont un peu rouges. Il a aussi une longue queue, couverte - pour ainsi dire - d'yeux. Son cri est terrible, quand le prédicateur menace les ppécheurs du feu inextinguible de l'Enfer. Son allure est naturelle, chaque fois qu'il ne se départit pas de l'humilité dans ses actions; il a la tête d'un serpent, lorsqu'il tient son esprit sous la garde d'une attention prudente; la couleur saphir de sa poitrine  symbolise le désir spirituel du Ciel; ses plumes roussâtres désignent l'amour de la contemplation. La longueur , de sa queue marque la longueur de la vie future; on dirait quelle porte des yeux, parce que tout docteur prévoit le danger qui menace chacun à sa mort. Elle est verte , pour que la fin s'accorde au début. Ainsi, la variété de ses coloris exprime la diversité des vertus. Le paon redresse sa queue quand on l'admire, parce que le supérieur élève son esprit quand les flatteurs font l'éloge de la fausse gloire. Il arrange ses plumes, parce que le maître estime ses actions ordonnées. Mais lorsqu'il redresse la queue, il découvre son derrière: l'âme élevée se moque de ce que la pratique vante. Le paon doit donc tenir sa queue baissée, et le docteur agir avec humilité" 
                                                                                                                                                             
 Ce ne sont peut-être pas des paons: pourquoi pas des aigles ? Alors tout est à reprendre! Ce qui est réjouissant avec ces images, c'est justement cette incertitude de l'interprétation, ces chemins multiples, entrecroisés, tracés sous les pattes trottinantes des brebis dans les cistes pour nos menues transhumances spirituelles .                                                                                                                                                                   (à (à suivre!)