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10/02/2013

Codicille: l'acquisition du San Rodrigo de Murillo par la Galerie de Dresde

Petit supplément d'information sur la note  http://elizabethpardon.hautetfort.com/trackback/4974580

Où l'on en apprend un peu plus sur la destinée européenne du San Rodrigo de Cordoba, de Murillo:

L'ami Jacques Denis m' a fait parvenir ce document intéressant qui témoigne de l'acquisition par la Galerie de Dresde de notre San Rodrigo, à retrouver dans l'Almanach (1866) de la littérature, du théâtre et des beaux-arts:

 
 
 Merci Jacques pour cette fructueuse collaboration, et vive internet!
Il est donc question de la Galerie de Dresde, p. 85:
 
san rodrigo de murillo,galerie espagnole de louis-philippe,gemâldegalerie  alte meister dresden" (...) En juin 1853, quinze tableaux espagnols furent achetés de la collection de Louis-Philippe; le complètement beau, sérieux et magnifique tableau, Saint Rodrigue recevant d'un ange la couronne du martyre, est du meilleur temps de  Murillo"
 

Dont acte!

 

 

Par ailleurs Michel-Edouard Nigaglioni a extirpé du Bénézit la notice du peintre Louis Jassogne , le copiste du San Rodrigo de Murillo:

san rodrigo de murillo,galerie espagnole de louis-philippe,gemâldegalerie  alte meister dresden

Bon, il ne semble pas avoir révolutionné l'histoire de l'art de cette époque et sans doute jamais ses oreilles n'ont tant sifflé dans l'au-delà que ces jours-ci ...

 

 

01/02/2013

2 -Saint Rodrigue de Cordoue à Cassano, suite

Murillo c.1650-55 Gemaeldegalerie Alte Meister Dresden Allemagne.jpgSuite du feuilleton de Cassano ...

Où le Saint Rodrigue de Murillo, parti d'Andalousie, musarde en bonne compagnie quelque temps au Musée du Louvre à Paris,  avant de s'exiler  à Londres pour enfin finir à Dresde .

L' enquête démarrée dans ce petit village de Cassano en Balagne à la suite de la rencontre improbable avec ce saint Rodrigue de Cordoue et sa représentation plutôt fidèlement copiée du grand peintre sévillan  Bartolomé Estéban Murillo (1618/1682) m'entraîne tout d'abord vers l'original : hébergé depuis un siècle et demi à la Gemäldegalerie Alte Meister   de Dresde (voir la note précédente) , cette oeuvre  a eu une destinée européenne, intéressant tant l'Histoire que  l'histoire de l'art - si tant est que l'on puisse séparer l'une de l'autre.

 Cette peinture semble faire partie de l'acquisition (entre 1835 et 1837) par le baron Isidore Taylor et l'artiste-peintre Adrien Dauzats pour le compte du Roi Louis-Philippe, sur les fonds propres du monarque,  de la somme considérable des oeuvres achetées en Espagne pour ouvrir  en 1838 la Galerie espagnole, ou le Musée espagnol du Musée du Louvre, où le Saint Rodrigue de Murillo sera mentionné. L'aventure est relatée dans l'excellent livre de José Cabanis: le Musée espagnol de Louis-Philippe, GOYA, édition Gallimard.

 Je vous renvoie à deux sites qui traitent fort bien du sujet et soulignent l'impact qu'a eu cet apport espagnol dans la formation du goût artistique dans la France de l'époque :

Le premier concerne cette magnifique exposition du Musée d'Orsay en 2002 : "Manet -Velasquez, la manière espagnole au XIX° siècle":

www.cineclubdecaen.com/peinture/expositions/manetvelazquez.htm

 

Le deuxième retrace l'histoire de la Galerie espagnole du Louvre:

fr.wikipedia.org/wiki/Galerie_espagnole

 

 Et par ailleurs, voici ce qu'en dit un contemporain, dans la Revue des Deux Mondes, T.10, 1837, et où l'on trouve la trace de notre Saint Rodrigue de Murillo:

 

La Galerie espagnole au Louvre,

par Henri Blaze

 

" Jusqu’ici l’école italienne et l’école flamande ont été les seules dignement représentées au Louvre. On citait bien, çà et là, quelques magnifiques peintures de Murillo, de Vélasquez et de Ribera ; mais ces chefs-d’œuvre, pour la plupart, vous apparaissaient isolés et sans suite. Quelques tableaux rassemblés au hasard ne font pas un musée. Le génie a ses temps ; on ne voit guère qu’il pousse, un beau matin, comme un champignon après la pluie ; certaines successions nécessaires précèdent son avènement. Pour faire un peintre comme Raphaël, un poète comme Alighieri, un musicien comme Mozart, il faut tout le travail d’un siècle ; l’un relève de l’autre dans cette grande famille, et c’est justement ce lien de parenté mystérieuse, qu’on retrouve dans le sanctuaire des musées, qui distingue l’étude grave et sérieuse des maîtres, d’une curiosité oisive qui se satisfait sans besoin de comparaison. Les collections logiques, pour ainsi dire, outre qu’elles augmentent à l’infini le nombre de vos richesses, vous aident merveilleusement dans l’appréciation des chefs-d’œuvre que vous possédez ; car, pour s’épanouir librement sous vos yeux, la belle fleur étrangère transportée en votre sol a besoin de cette atmosphère natale. A tout prendre, un musée espagnol manquait au Louvre ; on regrettait de n’y pouvoir suivre dans ses développemens ce grand art de la couleur chaude, de la forme énergique et du mouvement, ainsi qu’on peut le faire chaque jour, en ce qui concerne les écoles d’Italie et de Hollande. Les noms que nous avons jusqu’à présent salués en France, ne sont pas les seuls glorieux que l’Espagne ait produits ; derrière les grands maîtres que nous admirions, non sans hésiter parfois quelque peu, faute d’éducation spéciale, il y a toute une école, centre de lumière, d’où se sont échappés ces trois rayons jusqu’à ce jour un peu égarés parmi nous ; et ce grand art de l’Espagne, ne pourrions-nous pas dire, tous tant que nous sommes, qu’avant même qu’il se révélât d’une aussi splendide façon, nous l’avions deviné au fond de nos consciences ? En effet, en lisant cette histoire, où le caractère de l’épopée domine, lors même que vous ne sauriez rien de Vélasquez ni de Calderon, vous vous dites comme entraîné par une puissance invisible : L’art est là ; s’il ne nous apparaît pas dans son harmonie et sa grandeur, c’est qu’il est enfoui ; n’importe, il existe ; il ne s’agit plus que de le conquérir. Il suffit de jeter un coup d’œil sur cette terre si pleine encore de sève et de fécondité, dans ces temps que certains prophètes appellent son âge de décrépitude, et qui ne sont, après tout, pour elle, que l’âge d’une transformation tardive et laborieuse ; il suffit de la contempler, cette terre du soleil, pour sentir que ces rares chefs-d’œuvre, qui nous avaient frappés dans leur isolement, bien loin de n’être autre chose que le jet d’une fantaisie indépendante et capricieuse, puisent tous leur loi d’existence dans une unité profonde et catholique, dont le monde ignore peut-être encore le secret en deçà des Pyrénées. Vous appelez l’Espagne une terre usée pour nous ; l’art n’a désormais plus rien à récolter sur ce sol aride, dites-vous, et c’est vouloir perdre sa peine que d’y retourner ! En effet, j’en conviens, vous avez étrangement abusé des couleurs qui se prennent à la surface des choses. Les bonnes lames de Tolède commencent à se rouiller ; les fanfaronnades castillanes nous assomment ; et c’est à mourir d’ennui, quand un soudard ivre nous raconte ses amours avec des comtesses de Séville. Mais la parfaite déconsidération dans laquelle sont tombées ces boutades ingénieuses qui nous plaisaient fort autrefois, signifie tout simplement que les temps du réalisme brutal et du pastiche sont accomplis. Désormais, il ne s’agit plus d’imiter, il faut traduire. D’ailleurs, quels rapports peuvent exister entre de pareilles balivernes et le grand art catholique de Zurbaran ou de Calderon ? C’est au fond des cathédrales et des couverts que l’art espagnol repose enseveli ; c’est là qu’un jour des mains pieuses le rappelleront à la lumière du soleil comme un autre Lazare. L’entreprise vient d’être tentée pour la peinture. Elle a réussi. Voilà toute une école qui va se révéler à nous ; plus tard, la poésie aura son tour, sans doute, et peut-être aussi la musique. Qui sait ?

Ce qu’il faut admirer franchement dans cette entreprise, c’est la générosité toute royale qui l’a commandée et le courage avec lequel elle a été menée à fin. En effet, pour peu qu’on y réfléchisse, on verra que les temps semblaient moins que jamais venus d’une pareille conquête, et, sans s’exagérer les difficultés, il était permis de croire que l’occasion se ferait attendre encore ; car si, d’une part, l’état de dénuement dans lequel les deux partis aux prises depuis tantôt cinq ans entretiennent l’Espagne, favorisait cette tentative ; de l’autre, le transport devenait de plus en plus dangereux à travers des chemins infestés par toutes sortes de bandes ennemies. Enlever à prix d’or une peinture de maître aux murs croulans d’un cloître, où les injures de l’air luttaient contre elle avec les injures du temps, pour la faire tomber, après bien des allées et des venues, entre les mains de Gomez ou de Cabrera, c’eût été, il faut l’avouer, un triste avantage pour le chef-d’œuvre. Quant il s’agit de peinture, le sabre d’un chef de bande vaut bien la faux du temps. N’importe, une volonté éclairée et toute puissante, celle qui dispose des fonds de la liste civile, s’est mise à la tête de l’entreprise, et grace à l’habileté singulière de deux artistes pleins de courage et de persévérance, un nouveau musée va s’ouvrir au Louvre dans quelques jours : le musée espagnol. Pour ma part, je ne sais pas de sensation plus complète que celle qui vous prend en face d’un art qui vous apparaît tout entier avec ses formes imprévues, ses couleurs étranges, ses harmonies ; c’est comme une seconde révélation de la lumière et de la voix ; on respire des parfums inconnus ; on entend des bruits inouïs ; il semble qu’on assiste à une fête du printemps, d’un printemps qui n’est pas de ce monde. Il y a dans cette jouissance quelque chose de divin, et c’est ce qui fait que j’applaudis de toutes mes forces à la pensée qui vient de produire le musée espagnol ; pensée généreuse, d’ailleurs, et dont l’Espagne doit se réjouir au moins autant que la France. En effet, à ces magnifiques peintures, hier encore en butte à tous les outrages des hommes et de l’air, nous allons donner le Louvre pour demeure ; c’est du fond de cet asile inviolable que les chefs-d’œuvre immortels feront désormais rayonner sur leur patrie la gloire qui lui appartient. Quant aux grands maîtres, en récompense de leur génie qu’elle adopte, la France leur donnera sa consécration, la seule durable, la seule éternelle. Qui pourrait donc se plaindre d’un tel pacte ? Ces tableaux, aujourd’hui notre richesse, s’effaçaient là-bas de jour en jour ; encore quelques années, ils n’étaient plus que poussière. Qu’on y songe bien, nous ne les enlevons pas à l’Espagne, mais au néant.

Il y a dix-huit mois, MM. Taylor et Dauzats partirent pour l’Espagne, chargés par la liste civile d’aller à la conquête des chefs d’œuvre de l’école de Madrid, de Séville et de Tolède. Depuis ce temps, ils ont parcouru l’Espagne en tout sens, tantôt séparés, tantôt ensemble, visitant les cloîtres abandonnés et les majorats envahis, et cherchant à travers les balles des carlistes la trace de Murillo ou de Zurbaran. Aujourd’hui qu’ils sont de retour avec leur butin magnifique, c’est plaisir de leur entendre raconter, tout en faisant les honneurs de la galerie nouvelle qui s’ordonne sous leurs yeux, les petites ruses dont ils se servaient pour conduire leur affaire à souhait. Ainsi, lorsqu’ils arrivaient dans un de ces couvens où toutes sortes de merveilles sont enfouies pêle-mêle et sans choix, les moines ne manquaient jamais de leur refuser net tout accommodement. Alors il fallait bien avoir recours à l’éloquence. On appelait à son aide la parole d’or de Chrysostôme, pour démontrer aux dignes pères que leurs tableaux tombaient en ruines, et qu’il était de toute nécessité de les faire réparer au plus vite ; et pour témoigner de son désintéressement, on allait même jusqu’à proposer de pourvoir à tous les frais de restauration, moyennant un tableau qu’on prendrait au hasard, comme une simple indemnité. Les moines, qui voyaient dans cet accommodement l’occasion de ne pas débourser un écu, finissaient toujours par accepter, et l’on s’en allait avec un tableau de plus. Or, on pense bien que le tableau pris au hasard ne manquait jamais d’être le meilleur de tous et le plus précieux ; et c’est ainsi, à force d’habileté, de dévouement et de persévérance, que les deux pélerins sont parvenus à composer avec un million la plus admirable galerie qui se puisse voir. Affronter les périls et les fatigues, parcourir les routes d’Espagne à dos de mulet, souffrir la faim et la soif au grand soleil, et s’exposer au poignard des bandits, et tout cela pour quelques tableaux que l’on rapporte à sa patrie ! Que l’on dise encore maintenant que l’art n’est pas une religion.

Le caractère de l’école espagnole, c’est la puissance, l’animation, la vie ; un luxe de couleur qui vous entraîne, une exubérance de sève qui déborde. Du reste, on le sait, elle n’idéalise guère ; et, pour se convaincre de cette vérité, il suffit de comparer un instant les madones de Raphaël avec les vierges de Murillo. Chez l’Italien, tout est pur, calme, réservé ; il s’exhale de ces lignes divines comme une vapeur mystérieuse qui environne la sainte personne, et la consacre plus encore que l’auréole suspendue au-dessus de son front. Chez l’Espagnol, au contraire, la femme vous préoccupe plus que la mère du Christ ; cette reine qui monte au ciel parmi des légions d’anges, n’a rien dépouillé de son humanité, et vous lance du milieu de son assomption glorieuse des regards de feu qui, certes, sont bien loin de vous inspirer le mépris des plaisirs de ce monde. Voilà pour quelle raison l’école espagnole me semble plus admirable lorsqu’elle s’attaque à des sujets de la vie monastique ; c’est dans cette œuvre qu’elle atteint son plus haut point d’originalité, et triomphe de toutes ses rivales. Pour faire d’une femme de sang et de chair, qui pose devant vous, la mère du fils de Dieu, il faut idéaliser, quoi que l’on puisse en dire. Or, il n’en est plus de même lorsqu’il s’agit de reproduire des têtes sur lesquelles les pratiques austères de la règle et l’habitude de l’extase ont gravé une expression qui n’est déjà plus celle de la vie humaine. En ces temps admirables de la peinture et de la poésie, le dogme catholique enserrait toutes choses, la nature se travaillait elle-même pour l’art.

Nous n’entreprendrons pas de décrire tous les trésors de la nouvelle galerie espagnole ; l’éclat de ces merveilles nous éblouit encore ; qu’il nous suffise de les indiquer en passant ; plus tard, nous reviendrons sur les détails. Que de noms splendides qu’on avait ignorés jusqu’à ce jour ! Il faut du temps pour distinguer les têtes au milieu de cette multitude d’hommes de génie, et compter les étoiles de cette voie lactée. Vous voyez se développer et grandir cette puissante école du midi, vous assistez à toutes les périodes qu’elle a traversées depuis son berceau jusqu’à sa fin. Les voici tous, ces sublimes apôtres de l’art, saluons-les en passant. Voici Moralès el Divino, qui n’a jamais reproduit sur la toile que la face du Christ, la seule qui se soit réfléchie en son ame ; Pedro Orrente, simple et grand comme la Bible, où il s’inspire ; don Juan Carreno de Miranda le Van Dick de l’Espagne ; Lucas Jordan, qui a couvert l’Escorial de merveilleuses peintures ; Esteban March, énergique et fier comme Salvator ; et Capitan Juan de Toledo, guerrier et peintre de batailles, Espagnol de bonne race, qui tient une épée d’une main, un pinceau de l’autre ; Alonzo Cano, artiste de la famille de Michel-Ange, peintre, architecte et statuaire, le même qui tua sa femme, et dont les bourreaux respectèrent le bras droit, qui avait créé tant de chefs-d’œuvre ; puis encore Jose Ribera, duquel Byron a dit qu’il colorait ses toiles avec le sang des martyrs ; puis Juan de Juanez, qui enveloppe les pieds de ses anges dans de longues et flottantes robes blanches ; puis Francisco Zurbaran, le peintre sublime de la vie monastique, et tant d’autres que j’oublie, et qui se sont groupés, à Madrid, autour de Vélasquez ; à Séville, aux pieds de Murillo. Si nous avons tardé jusqu’à présent à citer les grands noms de Murillo et de Vélasquez, ce n’est pas que l’on ait commis à leur égard la moindre négligence dans la composition du nouveau musée ; au contraire, grace à cette magnifique entreprise, la France possède aujourd’hui, en plus grand nombre que jamais, d’inappréciables chefs-d’œuvre de ces deux maîtres. Nous avons commencé par les autres, tout simplement parce qu’ils étaient nouveaux pour nous, et méritaient, à ce titre, d’être traités avec plus de cérémonie. Parmi tous ces grands peintres, dont la renommée va désormais nous devenir de jour en jour plus familière, le plus fécond et le plus divinement inspiré, celui dont l’imagination dispose de la forme la plus austère, des teintes les plus mâles et du caractère le plus profond, c’est, sans contredit, Zurbaran. Zurbaran affectionne les sujets empruntés à la vie des cloîtres ; mais non point à cette vie rose, épanouie, et telle qu’il est convenu de la reproduire depuis Voltaire. Zurbaran est le peintre de la règle inexorable et de la pénitence ; nul ne sait mieux que lui les mystères de ces ames désolées par l’excès de la foi ; nul ne sait mieux que lui vêtir d’un suaire claustral ces corps épuisés par le jeûne et la prière, et rendre avec une plus effrayante vérité ces orbites qui se creusent, ces tempes livides, ces mains décharnées, et ces pauvres pieds qui se sont usés à fouler un sol pétri de larmes et d’ossemens. Il faut voir ce moine recueilli qui tient entre ses mains une tête de mort, et semble l’interroger, non pas comme Hamlet, le sourire sur les lèvres, mais avec une gravité solennelle, et comme pour s’inspirer quelque salutaire terreur. Il faut voir aussi le saint François en extase, tendant ses deux mains saignantes au bel archange qui le visite, pour comprendre tout ce qu’il y a de sombre expression et de mélancolie rêveuse dans le génie de Zurbaran.

Maintenant, en ce qui regarde Murillo, nous dirons tout Bartolome Esteban Murillo- Vierge à l'Enfant Dresde.jpgsimplement que la Vierge à l’Alfaja est la plus admirable peinture qui se puisse voir de ce maître. Sainte Marie est assise, tenant sur ses genoux le petit Jésus, qu’elle enveloppe de ses langes ; et comme l’enfant divin ouvre la bouche pour pleurer, de beaux chérubins, groupés à l’entour, s’occupent à le distraire de sa peine en jouant de divers instrumens. Et tout cela se passe avec une simplicité délicieuse dans cette lumière chaude et transparente, qui est comme l’harmonie de la Murillo c.1650-55 Gemaeldegalerie Alte Meister Dresden Allemagne, détail.jpgpeinture. Sans compter que nous avons encore de Murillo la Décollation de saint Rodrigue, une Sainte Catherine, l’Enfant prodigue, la Conception de la Vierge et le Saint Félix de Cantalicio, composition suave et tout empreinte de mélancolie, où l’intérêt s’accroît encore par le charme de l’action. — Le soleil commence à décliner ; l’ermite, las de mendier vainement, va retourner à jeun dans sa cellule, lorsque l’enfant divin descend du ciel, et dépose un pain dans sa besace, tandis que des anges écartent le voile des nuages pour épier cette rencontre miraculeuse. -Puis, enfin, le portrait de Murillo peint par lui-même, objet d’amour et de vénération, inappréciable trésor. Cette noble tête de Murillo, que vous avez conquise, placez-la désormais au milieu des chefs-d’œuvre qu’elle a conçus, afin qu’elle entende le bruit que font au-dessous d’elle les applaudissemens de la postérité, et se réjouisse sans cesse dans sa création. — De Ribera, nous avons l’Assomption de sainte Marie l’égyptienne, composition terrible qui contraste singulièrement avec la manière dont Murillo a l’habitude de traiter des sujets pareils. Cette forme livide, qui sort du sépulcre et se dirige seule vers le ciel sans qu’un ange l’accompagne dans sa route, cette nature désolée et morne, vous glacent d’épouvante. Qu’on est loin alors des doux ravissemens et des agréables pensées que Murillo éveille dans le cœur ! et pourtant le motif est à peu près le même. Oui, mais quelle différence dans la manière de l’envisager ! D’un côté, c’est une morte ressuscitée à peine, qui flotte au hasard dans un air humide et froid ; de l’autre, une belle jeûne femme qui n’a jamais cessé de vivre, et s’élève parée de tous ses attraits au milieu d’une gerbe de lumière et d un chœur de blonds adolescens, frais épanouis. Tant il est vrai que le sujet n’est, dans les mains de l’artiste, qu’une argile qui se modifie et se transforme selon sa volonté. Ribera aime surtout une nature âpre, escarpée et sévère ; il faut, avec lui, que le sang coule et que les chênes craquent. Murillo, au contraire, se complaît dans la lumière, l’harmonie et l’encens. Murillo est comme le soleil, qui réjouit toute chose. On peut citer encore de Jose Ribera deux toiles importantes, et qui figurent aussi dans le nouveau musée. Je veux parler de l’Hercule assommant le Centaure, et surtout de l’admirable Martyre de saint Barthélemy, où se révèle toute la sauvage énergie de l’élève de Caravage. Quant à Vélasquez, il faut placer au premier rang des chefs-d’œuvre nouvellement conquis de ce maître l’Adoration des bergers, belle et naïve peinture, encore dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa couleur, ainsi que le portrait du comte-duc d’Olivarez, qui fonda la réputation de son auteur à la cour du roi Philippe IV. Enfin, pour clore cette rapide nomenclature, nous parlerons d’un sujet de sainteté, d’Andrea del Sarto, et du portrait de Philippe II, par Titien, deux merveilles enlevées à l’abîme des temps du même large coup de filet.

Oui, c’est là une solennelle conquête, et nous en avons la certitude, l’Espagne, tôt ou tard, s’en réjouira comme nous, car il y va de son intérêt et de sa gloire. Quant à l’ordonnance que le ministre de l’intérieur vient de publier à Madrid, et qui a pour but d’interdire toute exportation à l’étranger des tableaux de l’école espagnole, nous ne pouvons prendre au sérieux cette boutade, au moins intempestive. Pourquoi vouloir parquer le génie dans l’étroite mesure d’un royaume ? Pourquoi vouloir lui donner les Pyrénées et la mer pour limites, à lui qui est éternel et de tous les pays et n’a de bornes ni dans l’espace, ni dans le temps ? Certes, s’il doit exister entre les peuples des relations agréables et fécondes, ce sont celles qui reposent sur le commerce des œuvres de la pensée. Nous vous ravissons vos trésors, dites-vous ? Eh bien ! imitez notre exemple, venez en France, parcourez nos provinces, et si vous trouvez dans quelque château en ruines des toiles de Claude ou de Poussin, emportez-les, qui vous empêche ? Que le Musée soit le sanctuaire inviolable de l’art national, rien de plus juste ; mais aussi que les chefs-d’œuvre restés en dehors de l’arche sainte, que les chef d’œuvre errans passent de l’Italie en Allemagne, qu’ils circulent, qu’ils changent de maîtres et soient transmis sans relâche pour l’enseignement des peuples. D’ailleurs, puisque les palais d’Aranjuez, d’El Pardo, de la Granja, d’El Buen Retiro ne sont pas assez vastes pour contenir toutes vos richesses ; puisqu’il ne s’agit plus que de choisir entre nous et les fléaux qui menacent de les anéantir à jamais, pourquoi vous obstiner à regretter cette conquête, destinée, après tout, à vous concilier tant de sympathies ? Laissez-les, ces créations sublimes, s’échapper du sépulcre de l’oubli et revivre parmi nous, à votre honneur. Vierges divines, secouez la poussière de vos vêtemens ; blonds séraphins, sortez du milieu des ruines ; et vous, saints canonisés, levez au ciel vos mains marquées des stigmates de la croix ; venez, légion splendide, abattez-vous du haut des Pyrénées, la France vous tend les bras, et toi, leur mère féconde, Espagne, regarde-les s’enfuir avec joie ; ne pleure pas, car tu ne seras point oubliée avec ingratitude, et, du fond de ce Louvre que nous leur donnons pour tabernacle, ils parleront de ta gloire au monde entier qui viendra les visiter !

Au reste, l’Espagne aurait mauvaise grâce à vouloir se plaindre de notre façon d’agir vis-à-vis d’elle, car on pourrait, au besoin, lui citer pour excuse son propre exemple. En 1628, Philippe IV envoya en Italie, un homme investi de toute sa confiance, et chargé par lui d’une mission à peu près pareille à celle que vient d’accomplir si noblement M. le baron Taylor. Il s’agissait de choisir, parmi les chefs-d’œuvre de l’école, les plus admirables, de se les procurer à prix d’or, et de les rapporter au roi pour son musée. Or, en fait de peinture, l’envoyé n’était pas homme à se laisser prendre en défaut, et s’appelait tout simplement Vélasquez. Après tout, on peut le redire sans trop de vanité, ce qui pouvait arriver de plus heureux à ces tableaux, c’était que la France s’en emparât. La France s’enthousiasme volontiers pour tous les nouveaux trésors qu’elle possède, elle est toujours prête à faire sonner haut la renommée du génie, de quelque lieu qu’il vienne, et c’est peut-être une de ses plus nobles vertus, que ce désintéressement qu’elle apporte dans toutes les choses d’art. La France proclame la gloire des étrangers avec autant d’amour et de bonheur que s’il s’agissait de ses propres enfans. En Angleterre, on achète une toile de maître à plus haut prix peut-être ; mais aussi, dès qu’on la tient, on l’enferme sous clé, elle disparaît sans que nul en profite ; on en jouit seul, ou, pour mieux dire, on n’en jouit pas du tout. En France, au contraire, on ouvre les portes à la multitude, et plus elle se presse et se foule, plus on se sent le cœur joyeux ; on n’a pas de cesse qu’on ne l’ait montrée à tous, au grand soleil. De tout temps, ç’a été la destinée de la France de s’émouvoir et d’entrer en travail pour rendre populaires les idées et les chefs-d’œuvre. D’ailleurs je ne vois pas quelles raisons légitimes l’Espagne aurait à faire valoir contre nous, en cette occasion. Quelques années encore, et ces tableaux, qui sont sa gloire et la nôtre aussi désormais, disparaissaient du domaine de l’art, où ils tiennent une si noble place. Les coups de sabre dont quelques-uns d’entre eux sont mutilés, prouvent assez qu’on ne les épargnait guère là-bas. Dès-lors, tant de noms lumineux échappaient au baptême de la France. On devait franchir les Pyrénées pour savoir quelque chose du divin Moralès, de Zurbaran, d’Alonzo Cano, et de tant d’autres. C’est une triste nécessité quand il faut apprendre la langue d’un peuple pour lire l’histoire de ses arts. Quelle différence pour l’honneur qui en revient au pays des maîtres, entre les tableaux que l’on emprisonne, à grands frais, dans des salons fastueux, où les conviés seuls sont admis, et ceux que l’on rassemble dans un but de travail et de progrès, et que l’on expose volontiers à chaque heure du jour ! Les uns sont des diamans dans un écrin, les autres des étoiles au firmament. Il est temps d’en user avec plus de franchise, et de dépouiller toutes ces petites rivalités de climats. Messieurs les Espagnols, si vous avez bonne mémoire, vous devez vous souvenir que le mystère ne vous a pas toujours bien réussi, vous en avez été les dupes plus d’une fois. Je me contente de citer un seul fait.

En 1520, Fernand Magellan, dans une expédition entreprise par les ordres de Charles-Quint, découvre la Nouvelle-Hollande, et fait part à l’Espagne de son aventure. Dès-lors le gouvernement, pour obéir sans doute à son éternel système de politique ombrageuse, tient l’affaire secrète ; pas un mot n’en transpire au dehors. Qu’arrive-t-il ? Deux siècles plus tard, Cooke pose le pied sur cette terre, il parle au monde entier de la Nouvelle-Hollande, et l’honneur de cette découverte revient aux Anglais. Ne voilà-t-il pas une belle équipée ? Un peu plus de franchise, et vous enleviez cet avantage à l’Angleterre. Il y a des choses qui, par cela seul qu’elles sont utiles et bonnes, doivent se révéler à l’humanité ; on peut bien, à force de ruse et de calcul, en retarder l’apparition de quelques jours, mais il ne dépend ni d’un empereur, ni d’un peuple, de les exploiter éternellement à leur profit. Si, par un sentiment d’égoïsme national, vous refusez de faire part à l’humanité de vos découvertes, Dieu, qui ne se lasse pas, soufflera l’esprit qui vous a dirigés dans le cœur d’un autre homme, celui-ci accomplira sa mission avec plus de loyauté, et la reconnaissance du monde ira vers lui. Il me semble que cela peut se dire aussi pour les œuvres du génie, qui sont après tout des découvertes dans le champ infini de l’imagination.

Les beaux-arts commencent à s’éveiller de la torpeur funeste où la gravité des temps les avait fait languir. Voyez autour de vous ; tout palpite, et s’anime et prend forme. Une haute et intelligente pensée dirige le travail. Versailles se fait comme aux jours de Louis XIV, l’œuvre de Michel-Ange s’installe aux Petits-Augustins, et le musée espagnol va s’ouvrir. Qu’elle en ait notre reconnaissance, ainsi que les ministres qui l’ont si dignement comprise, MM. Thiers et de Montalivet. Voilà qui répond mieux que les plus belles paroles à tout ce qu’on peut dire. La France veut des arts ; il lui faut, pour qu’elle soit heureuse, de la musique et des tableaux : nous n’osons nommer encore la poésie ; mais les temps viendront. Grace à Dieu, nous n’en sommes plus à discuter cette thèse ridicule que l’art est une chose frivole. S’il y a encore aujourd’hui des gens qui ne voient dans une partition de Mozart ou dans une peinture de Raphaël qu’un moyen de tuer le temps, ils ne l’avouent guère tout haut. Cette importance de l’art doit grandir encore avec les siècles. Les nations finiront par comprendre qu’elles n’ont pas entre elles de point de contact plus sensible que celui-là. Or, voilà ce qui fait qu’on ne saurait trop louer la fondation d’un musée espagnol, aujourd’hui que ce malheureux peuple se débat sous la main de fer d’une double nécessité. Il y a dans cette idée plus d’un germe fécond pour l’Espagne ; et, croyez le bien, désormais si les temps sont venus, ces beaux anges en extase de Murillo, ces moines ascétiques de Zurbaran, ces martyrs sublimes de Ribera parleront aussi à la France de sympathie nationale et d’intervention.

HENRI BLAZE"

 De la bonne conscience à l'état pur, ou comment profiter du délabrement moral d'autrui pour le piller allègrement: Henri Blaze marque ici un goût assez juste pour la peinture espagnole, mais justifie sans sourciller les roublardises de Taylor pour négocier auprès de moines incultes ou complices les oeuvres dont il espère bien honorer la France ...

"La France, disait le baron Taylor, "sera riche de mon zèle et de mon travail ardent"." (José Cabanis, opus cité ci-dessus) Et Taylor ne veut pas laisser "échapper l'occasion que procurait alors l'état troublé de l'Espagne". Bref, les affaires vont bon train et l'Espagne se laisse acheter, quelques décennies après avoir été passablement  pillée par le Maréchal Soult lors de la campagne d'Espagne par l'armée de Napoléon (1807-1814): la France, après la chute de Napoléon, restituera les oeuvres à l'Espagne.

La Galerie espagnole de Louis-Philippe ne restera pas non plus longtemps en France, puisque, mise sous séquestre en 1848, elle sera restituée au roi déchu et le suivra en exil à Londres, où toute la collection sera démantelée après sa mort . Toutefois elle restera suffisamment longtemps au Louvre pour permettre aux artistes de Paris d'en faire des copies.Notons au passage que la Galerie espagnole exposait ... trente-huit Murillo, en compagnie de nombreux Ribera, Zurbaran , Velasquez, Greco, Goya ... 

Le Saint Rodrigue de Cordoue de Murillo quittera donc le sol anglais entre 1853 - date de la dispersion des oeuvres - et 1862, date à laquelle il apparait au catalogue de Dresde . Tout cela ne nous dit toujours  pas qui a réalisé la copie en 1832 (?) de Murillo, qui en fut le destinataire choisi (Saint Rodrigue me pardonnera de dire qu'il n'est pas le saint le plus connu de la chrétienté), et pourquoi cette copie atterrit à Cassano, à une place si honorifique dans l'église ... 

Dans une prochaine note l'on verra comment Saint Rodrigue, en suivant les méandres de ma rêverie,   croise le chemin de Don Juan de Mañara en passant par Montemaggiore, village voisin de Cassano :  à suivre!

 

 

26/06/2009

Murato, suite 12 : San Michele et l'homme armé

 

San Michele et l' Homme armé de Murato

( note du 8/5/09) 

Aujourd'hui 8 mai Murato célèbre la fête de son Archange San Michele: "victoriosus, princeps militiae caelestis, pugnat cum dracone".

Saint Michel/Michael, chef des milices célestes, des armées de Yahvé  qui apparaît à Josué près de Jéricho, précède le peuple d'Israël lors de l'exode, l' archistratège du royaume céleste, le champion infatigable de la lutte contre les forces du Mal, celui qui précipite les anges rebelles dans l'abîme, celui qui sauve la Femme de l'Apocalypse qui vient d'accoucher (la Vierge et l'Eglise) en remportant la victoire sur le dragon à sept têtes... Mais aussi, le grand saint psychopompe, celui qui, à la suite d'Anubis, d'Hermès, de Mercure, conduit les âmes et, le jour du Jugement dernier, les pèse.

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Aregno: fresque  de San Michele terrassant le Dragon et pesant les âmes; malheureusement les fresques qui ornaient les murs intérieurs de l'église San Michele de Murato ont presque entièrement disparu: on ne peut qu'imaginer un Saint Michel aussi magnifique que celui-ci...)

 
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C'est sa statue qui, sortant de l'église paroissiale de Murato, a pris ce matin le chemin de l'église San Michele... Je n'ai malheureusement pas pu assister à ces festivités aujourd'hui, mais je me joins aux amis de Murato par cette petite note sur St Michel, si présent dans nos églises. A Murato, cette date du 8 mai célèbre son apparition , le 8 mai 492 sur le Monte Gargano, promontoire  de l'Adriatique en Apulie. En voici le récit (Iconographie de l'Art chrétien, de Louis Réau):
    "Un certain Garganus, ayant vu un des taureaux de son troupeau s'échapper dans une caverne de la montagne, le poursuivit et lui décocha une flèche. Mais, au lieu de frapper le taureau, elle se retourna contre lui.
    L'évêque de Sipontum (Manfredonia), étonné par ce prodige, ordonna un jeûne de trois jours au bout desquels saint Michel apparut à l'entrée de la caverne et déclara que cette grotte serait dorénavant son sanctuaire."
    Le Mont Saint Michel, en Normandie,  partage une origine presque identique.
 
    La plupart des sanctuaires consacrés à l'Archange sont construits sur les sommets (comme le Saint Michel de l'Aiguille du Puy), ou dans le Campu Santu, l'espace cimétéral. Quand on sait qu'à Murato, un peu plus loin vers l'est, on a découvert sur le Monte à Lucciana un grand funérarium de l'âge du fer : "a Grotta di a Regina" ( la sépulture de la Reine), qui a connu plusieurs campagnes de fouilles et a livré un important matériel en cours d'étude au Musée de Sartène (merci à l'équipe de Murato: messieurs Magnan, Giacomoni, Grazziani pour leurs renseignements inépuisables...), on peut se dire que l'ensemble de ce site montre une permanence certaine dans sa fonction!
Monte Lucciana blog.jpg
("a Grotta di a Regina", Teppa à Lucciana)
    Toujours est-il que St Michel est un Ange bien armé qui ne cesse de ferrailler contre son adversaire de toujours:
Zilia, diable blog.jpg
comme ici, maîtrisant Satan à Zilia,
Piedigriggiu St Michel blog.jpg
ou ici, à Piedigriggiu, avec ce méchant petit Diable en position foétale et à sale tête cornue,
confrérie-corbara-002 BLOG.jpg
 
ou encore là, à la confrérie de Corbara, frais et rose, et étripant un vilain démon noir...
Toujours est-il que l'église San Michele de Murato me parait  fortement masculine: pas d'image clairement sculptée de la Vierge Marie, une Eve (sur la scène du Péché originel) peu féminine; nous avons à faire à un univers plutôt mâle, comme l'est celui des seigneurs locaux Cortinchi en leur fief de Lorecta tout proche, visité l'autre jour en compagnie de messieurs Magnan et Grazziani:
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(ruines de Lorecta)
    Aussi ne faut-il pas s'étonner de rencontrer sur le mur nord de San Michele de Murato ce dynamique petit personnage, virile image d'un guerrier en mouvement, tenant d'une main un glaive et de l'autre?  Un olifant? à moins qu'il ne s'agisse d'un volumen? Nu, menaçant et plein de promesse: si l'on ôte la vie il faut aussi savoir la donner... La mâle attitude de l' "Homme armé". Comme dit cette chanson célèbre de la Renaissance: "L'homme armé, l'homme armé doibt-on doubter. On a fait partout crier, Que chacun se viengne armer, d'un haubregon de fer (...)".
De cette chanson on a tiré une quarantaine d'oeuvres portant le nom de "Missa l'homme armé"  et certains exégèses y voient l'évocation de l'Archange St Michel... (il est vrai que l'Archange Gabriel, dans les scènes d'Annonciation, donne davantage un sentiment de douceur angélique...)
Toujours est-il que cet homme là a tous les attributs d'un fier Seigneur des Armées, solidement outillé et bien décidé à faire règner sa Loi, la vigueur sexuelle garantissant la vigueur du gouvernement.
San Michele, lieu de pouvoir religieux et féodal.
 
 
 
 
 
 
 
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(à suivre)
 
 
 

Murato, San Michel (suite 10)

 

                                                                                       

 L'ARBRE ET LA CROIX

(note du 12/4/09)

(suite de la note 9 sur la vigne: petite méditation de Pâques)

Murato arbre mur nord.blog jpg.jpg
"l'Arbre de Vie"
Prologue en amont de ce dimanche de Pâques.
Genèse (traduite par CHOURAQUI)
"Ils sont achevés, les ciels, la terre et toute leur milice.
Elohîm achève au jour septième son ouvrage qu'il avait fait.
Il chôme, le jour septième, de tout l'ouvrage qu'il avait fait.
Elohîm bénit le jour septième, il le consacre (...)
Tout buisson du champ n'était pas encore en terre,
toute herbe du champ n'avait pas encore germé:
oui IHVH Elohîm n'avait pas fait pleuvoir sur la terre,
et de glébeux, point, pour servir la glèbe.
Mais une vapeur monte de la terre,
elle abreuve toutes les faces de la glèbe.
IHVH Elohîm forme le glébeux - Adâm, poussière de la glèbe -Adama.
Il insuffle en ses narines haleine de vie:
et c'est le glébeux, un être vivant.
IHVH Elohîm plante un jardin en Edèn au levant.
Il met là le glébeux qu'il avait formé.
IHVH Elohîm fait germer de la terre tout arbre
convoitable pour la vue et bien à manger,
l'arbre de la vie, au milieu du jardin
et l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
Un fleuve sort de l'Edèn pour abreuver le jardin
(...)
IHVH Elohîm prend le glébeux et le pose au jardin d'Edèn,
pour le servir et pour le garder.
IHVH Elohîm ordonne au glébeux pour dire:
"De tout arbre du jardin, tu mangeras, tu mangeras,
mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal,
tu ne mangeras pas,
oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras, tu mourras."
(...)
Le destin de l'humanité est scellé. Dieu sait.
Dieu sait comment tout cela doit finir!
En attendant, il faut mettre en marche l'histoire de l'homme.
Eden.jpg
(Jérome Bosch: le Jardin des délices)
 ... S'ensuit la création de la femme, tirée du côté d'Adam (et non de sa côte):
"il colle à sa femme et ils sont une seule chair.
Les deux sont nus, le glébeux et sa femme: ils n'en blêmissent pas."
L'Arbre de la Vie se dresse au milieu de l'Eden. Arbre cosmique, pivot et centre de l'univers, échelle parfaite pour une ascension vers l'immortalité: Adam et Eve n'auront pas le temps d'y goûter, leur humanité qui les élève à la verticalité, la tête vers le ciel, les conduit aussi avec un instinct irrémédiable vers l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal, celui dont il ne fallait surtout pas manger les fruits, sous peine de mourir. Mourir? Qu'est-ce que cela pouvait bien dire, dans ce Jardin de l'Eden, comment auraient-ils pu seulement concevoir la mort, ces pauvres innocents? Quant au bien et au mal...?  Leur nudité est  légère, lumineuse, sans arrière-pensée, de même leur union: "ils sont une seule chair" . UN à l'image de Dieu. "Res simplex", la chose simple.
Ils ne savent pas ce qui les attend un peu plus loin dans le jardin, pas plus que l'arbre de vie ne connait sa destinée, cet arbre solaire aux racines obscures qui deviendra le bois de la croix, le jour de la Passion du Christ, arbre de mort conduisant à la rédemption des hommes: je vous dis cela parce qu'aujourd'hui les chrétiens fêtent Pâques, la résurrection, la renaissance de la lumière après l'épreuve des ténèbres...
Donc Adam et Eve ne savent pas encore. En fait ils ne savent pas grand chose les pauvres petits, sinon que les fruits de ce jardin sont délectables à regarder et à manger . Adam a sans doute appris à Eve l'interdit qui pèse sur l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et en bons enfants qu'ils sont, ils ne s'interrogent pas sur la signification du bien et du mal et ne se sentent même pas frustrés (la psychanalyse n'est pas encore inventée, mais ça ne saurait tarder).
Quand soudain, au détour d'un bosquet...
tentation blog.jpg
(Murato: la Tentation, mur Nord)
... un bel arbre ressemblant fort à l'arbre de vie s'élève dans une prairie souriante. Ses fruits semblent être des figues, mûres à souhait. Aucun écriteau ne signale qu'il s'agit du fameux arbre de la connaissance, et quand bien même il y en aurait un, ils ne savent pas lire, pauvres petits.
 
A dire vrai, j'ai beau relire la Genèse, je ne sais toujours pas comment nos ancêtres devaient reconnaître ces deux arbres: sans doute que Dieu leur a fait faire le tour du propriétaire avant de les poser là et leur a montré les deux plus beaux arbres du jardin. Un grand serpent s'est enroulé autour du tronc, il se balance entre les branches. Moi qui sais la suite, je voudrais crier à Eve: méfie-toi du serpent! Si seulement je pouvais lui montrer ce monstre qui guette au-dessus de cette scène, gueule ouverte et narines dilatées, un vrai gouffre infernal...
Mais le drame se noue inexorablement dans la pierre:
"Le serpent était nu,
plus que tout vivant du champ qu'avait fait YHVH Elohîm.
Il dit à la femme: "Ainsi Elohîm l'a dit:
"vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin" ..."
(Une pareille mauvaise foi!)
"La femme dit au serpent:
"Nous mangerons les fruits des arbres du jardin,
mais du fruit de l'arbre au milieu du jardin, Elohîm a dit:
"Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas,
afin de ne pas mourir". "
Le serpent dit à la femme:
Non vous ne mourrez pas, vous ne mourrez pas,
car Elohîm sait que le jour où vous en mangerez
vos yeux se dessilleront et vous serez comme Elohîm,
connaissant le bien et le mal."
La femme voit que l'arbre est bien à manger,
oui, appétissant pour les yeux,
convoitable, l'arbre, pour rendre perspicace.
Elle prend de son fruit et mange.
Elle en donne aussi à son homme avec elle et il mange.
Les yeux des deux se dessillent, ils savent qu'ils sont nus."
Ici curieusement Eve est ce personnage plutôt androgyne, sans marque de féminité, qui tend une main vers le serpent et se cache le sexe de l'autre, comme si le sculpteur avait voulu évoquer dans ce seul personnage le couple humain fusionnel au moment de sa chute, c'est-à-dire de son arrachement à l'unité divine. Où de 1 l'on passe à 2. C'est la première expérience de la mort.
Cambia péché originel blog.jpg
(tympan de la porte ouest de San Quilicu, à Cambia, la scène du péché originel: la"chute" de l'homme est évoquée, me semble-t-il par la chute des deux étoiles stylisées: cf les notes sur San Quilicu de Cambia des 28/1, 31/1 et 6/2 2008)
 
Ce thème de l'Arbre  et de la Croix, si profondément relié à Pâques, se retrouve magnifiquement imagée sur le mur nord de l'église de la Trinità d'Aregno, en Balagne: à droite, sans doute, l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, évoquant la chute d'Adam et Eve, et, à gauche, l'Arbre de Vie qui fournit le bois de la Croix.
 
L'Arbre, redisons-le, est une échelle qui plonge ses racines au plus profonds de nos ténèbres intérieures et tend ses branches vers le ciel. Une histoire "d'ascension", le symbole du haut (le monde céleste, la valeur positive) et du bas (le monde infernal, la valeur négative) se retrouvant constamment illustré dans l'art roman: le spirituel s'illustre par le monde céleste de l'oiseau, le charnel par le monde rampant du serpent... Dans ce contexte précis, voyez comme la Croix est une échelle posée sur, non plus enracinée, toute dirigée vers le monde céleste: "haec est scala peccatorum" (Adam de Saint Victor)
Aregno arbre et croix.jpg
 
( L'Arbre et de la Croix entrelacés, à Aregno, église de la Trinità, la soeur granitique de San Michele de Murato)
 
Le chemin parcouru entre les deux va reconduire à l'unité de ce qui était divisé. Nous retrouvons alors pour les chrétiens la symbolique alchimique du Cantique des Cantiques. Unité mystique de l'Epoux (Sponsus) et de l' Epouse (Sponsa), de "l' âme du Christ (anima Christi) vivant dans le corps mystique ( corpus mysticum) de l'Eglise" (C.G.JUNG, Psychologie du transfert).
 
(à suivre)

Murato (suite 8): le Cantique des Cantiques

Conjonction conjugale
petite suite de la note précédente, où je fais le choix de la rencontre conjugale, source de fécondité spirituelle.
 
Dans la pensée chrétienne, l' Epoux évoque le Christ, et l'Epouse, l'âme ou l'Eglise.
 
couple humain.jpg
 
Le Cantique des Cantiques.
 
PROLOGUE
 
" Qu'il me baise des baisers de sa bouche.
Tes amours sont délicieuses plus que le vin;
L'arôme de tes parfums est exquis,
ton nom est une huile qui s'épanche,
c'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
Entraîne-moi sur tes pas, courons!
Le Roi m'a introduite en ses appartements;
tu seras notre joie et notre allégresse.
Nous célèbrerons tes amours plus que le vin;
comme on a raison de t'aimer!"
 

DIALOGUE DES EPOUX

"Tandis que le Roi est en son enclos,

mon nard donne son parfum.

Mon Bien-Aimé est un sachet de myrrhe,

qui repose entre mes seins.

Mon Bien-Aimé est une grappe de cypre,

dans les vignes d'En-Gaddi." (...) (premier poème)

L'EPOUX:

(...) "Elle est un jardin bien clos,

ma soeur, ma fiancée;

un jardin bien clos,

une source scellée.

Tes jets font un jardin de grenadiers

et tu as les plus rares essences:

le nard et le safran,

le roseau odorant et le cinnamone,

avec tous les arbres à encens;

la myrrhe et l'aloès,

avec les plus fins aromes.

Source qui féconde les jardins,

puits d'eau vive,

ruisseau dévalant du Liban!

L'EPOUSE:

Lève-toi, aquilon,

accours, autan!

Soufflez sur mon jardin,

qu'il distille ses aromates!

Que mon Bien-Aimé entre dans son jardin;

qu'il en goûte les fruits délicieux!

 

L'EPOUX:

J'entre dans mon jardin,

ma soeur, ma fiancée,

je récolte ma myrrhe et mon baume,

je mange mon miel et mon rayon,

je bois mon vin et mon lait.

Mangez, amis, buvez,

enivrez-vous, mes bien-aimés!"

(troisième poème)

Je cite Marie-Madeleine DAVY (Initiation à la symbolique romane (XIIème siècle), Champs histoire), citant ici elle-même St Bernard:

"Si le mariage charnel - dira Bernard - unit deux êtres en une seule chair, l'union spirituelle les unit en un seul esprit (Sermon VIII,9). "Tu as conçu -dira l'Epoux à l' Epouse - tes seins sont gorgés de lait" (Sermon IX,7). L'Epouse est fécondée quand l'âme possède l'expérience de Dieu, un "flot de lait" coule dans son sein(id.), par son exhortation et sa compassion elle abreuve de nombreux nourrissons (Sermon IX, 8)

Un seul point commun se présente entre l'homme charnel et l'homme spirituel: ils ne sont jamais rassasiés."

(...) La réalité du symbole roman implique la connaissance, l'amour, l'union, la fécondité.

Le symbole conjugal s'ouvre sur une perspective eschatologique dans laquelle l'unité s'ébauche avant d'être parfaitement réalisée. Seront unis l'extérieur et l'intérieur de telle sorte qu'il n'y aura plus ni extérieur ni intérieur, ni masculin, ni féminin."

Je vous invite à retrouver ce beau texte très inspiré de M.M. Davy

( éditions Flammarion)

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