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16/04/2018

poésie éphémère des pivoines avec Philippe Jaccottet

 

Dernièrement

le miracle éphémère des pivoines sauvages en montagne

avec la rêverie inspirée de Philippe Jaccottet

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"Elles n'ont pas duré.

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Tout juste le temps d'être de petites balles, de petits globes lisses et denses, quelques jours; puis, cédant à une poussée intérieure, de s'ouvrir, de se déchiffonner, comme autant d'aubes autour d'un poudroiement doré de soleil. 

(...)

Opulentes et légères, ainsi que certains nuages.

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Une explosion relativement lente et parfaitement silencieuse.

 

La grâce dérobée des fleurs.

Parce qu'elles s'inclinent sous leur propre poids, certaines jusqu'à terre, on dirait qu'elles vous saluent, quand on voudrait les avoir soi-même, le premier, saluées.

 

Ainsi groupées, on dirait une figure de ballet.

(...)

Pour les saisir, il faut s'en éloigner. 

Que verra-t-on alors? Une figure dessinée sur le miroir par la buée? Un jeu de balles?

 

Je vous salue, arbuste plein de grâce.

(...)

Opulentes, épanouies et légères à la manière de certains nuages (qui ne sont, après tout, que de la pluie encore en ballot, tenue en main); de nuages arrêtés, sans s'effilocher, dans les feuilles.

Pas plus nuages, néanmoins, que robes déchiffonnées: pivoines, et qui se dérobent, qui vous échappent - dans un autre monde, à peine lié au vôtre.

C'est la plus ancienne fleur dont je garde le souvenir, dans le jardin, encore vaguement visible, de très loin: fleur pesante, mouillée, comme une joue contre mon genou d'enfant, dans l'enclos de hauts murs et de buis taillés.

Cela se fripe vite, devient vite jaunâtre et mauve, comme de vieilles lettres d'amour dans u n roman à la Werther.

(...)

Pourquoi donc y a-t-il des fleurs?

Elles s'ouvrent, elles se déploient, comme on voudrait que le fassent, notre pensée, nos vies.

L'ornement, l'inutile, le dérobé.

Saluez ces plantes, pleines de grâce.

Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure.

Avec ceci de particulier, sinon de plus, qu'elles pèsent, qu'elles s'inclinent, comme trop lasses pour porter leur charge de couleur. Quelques gouttes de pluie et ce serait l'éparpillement, la défaite, la chute.

 

Plus je me donne du mal, et bien que ce soit à leur gloire, plus elles se retranchent dans un monde inaccessible. Non qu'elles soient farouches, ou moqueuses, ou coquettes! Elles ne veulent pas qu'on parle à leur place. Ni qu'on les couvre d'éloges, ou qu'on les compare à tout et à rien; au lieu de, tout bonnement, les montrer.

C'est encore trop que d'écrire qu'elles ne veulent pas, ou veulent quoi que ce soit. Elles habitent un autre monde en même temps que celui d'ici; c'est pourquoi justement elles vous échappent, vous obsèdent. Comme une porte qui serait à la fois, inexplicablement, entrouverte et verrouillée.

N'empêche que, s'il fallait passer par une ressemblance avec autre chose qu'elles, la plus juste serait, pour chacune, avec une aube, avec un épanouissement de rose et de blanc autour du pollen, du poudroiement doré du soleil, comme si elles étaient chargées d'en garder mémoire, d'en multiplier les preuves, d'en rafraîchir le sens.

Je ne sais quoi, qui n'est pas seulement un souvenir d'enfance, les accorde avec la pluie. Avec une voûte, une arche de verdure. Elles vont ensemble: est-ce à cause des nuages ?

 

Elles n'auront pas duré.

Approchées, même pas dans la réalité de telle journée de mars, rien que dans la rêverie, elles vous précèdent, elles poussent des portes de feuilles, de presque invisibles barrières. On va les suivre, sous des arceaux verts; et que l'on se retourne, peut-être s'apercevra-t-on que l'on ne fait plus d'ombre, que vos pas ne laissent plus de traces dans la boue."

 

Philippe Jaccottet -  retrouvez le texte intégral dans Cahier de verdure-  les pivoines (nrf, Poésie Gallimard)

 

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(merci Colette! une merveilleuse balade, même si les pivoines de la cuvée 2018 étaient moins abondantes que celles de ton premier souvenir, elles nous ont durablement enchantés)

 

Le texte sublime de Jaccottet évoque les pivoines d'un jardin inscrit dans l'enfance de notre mémoire et nous entraîne doucement jusqu'à notre mort, légère comme l'ombre d'une matinée de printemps. La mienne, de mémoire déjà bien ancienne, me faisait appeler de mes voeux leur parfum délicat inscrit dès l'enfance:  ce jour d'avril, les pivoines sauvages que nos jambes ont été chercher en montagne (l'incertitude d'arriver ou trop tôt ou trop tard, ah! les premières aperçues !) ont récompensé nos efforts sous un soleil léger, fragrance subtile entre leurs feuilles vert sombre violacée, tige flamboyante. Le souvenir des parfums ne se capte pas encore avec nos téléphones portables. Dieu merci! Personnel comme les lignes de la main, il résiste à la vaine illusion de la possession. 

La nature a gardé les stigmates de la terrible sécheresse de ces derniers mois, heureusement sauvée par les pluies miraculeuses de ce début de printemps. Aux côtés des pivoines, des ellébores, des asphodèles de montagne, de frêles violettes ont forcé ce jour-là la dévotion olfactive d'Hélène:

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Ce jour-là, nous allions aussi à la rencontre d'un monde perdu:

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sur les chemins de transhumance, bergeries, enclos, sources ...

Il me plait de penser que les pivoines de ce jour sont les filles des pivoines d'alors et que leur parure embaume toujours les gènes des derniers bergers de la région.

 

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