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23/02/2016

les exilés de l'Enfer: "Lasciate ogni speranza voi ch'entrate" ...

Les exilés de l'Enfer

à la chapelle San Tumasgiu di Pastureccia,

Castellu di Rustinu

une petite suite de la note précédente:

http://elizabethpardon.hautetfort.com/archive/2016/02/15/une-decouverte-capitale-ou-dante-s-invite-a-san-tumasgiu-di-5760335.html

 

 

Désespoir.jpg

 

A la suite de la découverte de notre ami Toussaint Quilici, je suis retournée en bonne compagnie refaire quelques photos de l'Enfer à San Tumasgiu. Ici un visage plongé dans un profond désespoir.  

L'Enfer, c'est, somme toute,  la destruction par un monde amoral - dont nous faisons sans doute partie - de toute espérance. Une énergie vitale pour chaque homme. Au contraire, le désespoir déshumanise celui qu'il atteint, le met hors circuit, l'expulse hors des frontières du supportable, le propulse sur les routes de tous les dangers jusqu'à rencontrer la porte de l'Enfer, mais transforme aussi les spectateurs tièdes, indécis, indifférents, ou lâches de ce désespoir, en démons cruels, cornus, fourchus, poilus, grimaçants, voraces ... Je propose ici une lecture un peu détournée, en écho à l'actualité : la frontière du bien et du mal reste poreuse! Les images de nos églises, comme les rêves, agitent notre inconscient et nous devrions toujours reconnaître une parcelle de nous dans chacun des protagonistes, fût-il harmonieux et paisible ou grinçant et puant.

mur sud ensemble fresquecopie 2.jpg

Toujours est-il que la chapelle de San Tumasgiu di Pastureccia est, comme nous l'avons dit et du moins à notre connaissance,  la seule en Corse à nous proposer une vision de l'Enfer . Voici à nouveau quelques images de ce programme infernal ( visite ce jeudi 18 février). La fresque, bien que très dégradée, reste lisible encore. A gauche de l'Enfer, comme une forteresse protectrice,  six saints : en bas, Marie-Madeleine, Lucie, Catherine d'Alexandrie; en haut, François, Antoine Abbé, Jean-Baptiste. Jouxtant l'Enfer,  au contact,  deux saints particulièrement humains car ils ont vécu dans le monde avant de se laisser embraser par l'amour divin: la belle pécheresse Marie-Madeleine, et le Poverello François d'Assise, deux modèles proches de nous et réconfortants qui filtrent la frontière ... pour tenter de retenir du bon côté les malheureux candidats à l'exil, de les convaincre de rester dans ce monde où l'espérance a sa place.

les six saints copie.jpg

 

Ces six saints sont représentés dans toute leur  dignité et leur noblesse, chacun tenant paisiblement sa place dans une sorte de niche bien définie par des piliers. De l'autre côté, c'est une autre histoire! Avant même le franchissement de la porte de l'Enfer, les démons viennent  harponner les âmes, et, passée la porte, c'est un bouillonnement de flammes, une sarabande infernale, grouillante, gesticulante de bourreaux et de suppliciés: le chaos de l'Enfer, quoi! En haut de la porte, un grand diable bleu arrache le corps d'un damné que lui fait passer son collègue extra-muros : c'est ici que se lit cette inscription récemment découverte par notre ami Toussaint Quilici,

 

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 un texte difficilement lisible sur cette fresque et qu'il a l'intuition magnifique de relier à la Divine Comédie de Dante Alighieri, et précisément au Chant III de l'Enfer:

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" Bien que Dante et Virgile aient franchi la porte de l'enfer, ils ne sont pas encore chez les damnés proprement dits. Ils n'y seront qu'après avoir passé l'Achéron et même après avoir quitté le premier cercle, qui est le Limbe. Cette sorte de vestibule où ils pénètrent d'abord est occupé par les lâches et par une catégorie d'anges mal connus des théologiens: les anges neutres, que l'on a rencontrés dans la légende du Voyage de saint Brandan. Mais comme il n'est pas prouvé que Dante ait connu ce récit, on ne sait trop où il a puisé cette conception: l'aurait-il imaginée en attribuant à des anges la faute qu'il fustige chez les hommes avec tant de mépris ? La question reste sans réponse.

(...) Le supplice des lâches est en étroit rapport avec leur attitude pendant leur vie: ils n'ont pas voulu faire l'effort nécessaire pour prendre parti entre le bien et le mal (...) Le mépris ne les accable pas seulement du ciel et de la terre; de l'enfer même, il monte vers ces misérables "

(Annotation au début du Chant III de l'Enfer sur le "Vestibule des Lâches" d'Alexandre Masseron,  dans sa belle édition bilingue de la Divine Comédie, et qui en a établi le texte, l'a traduit, présenté et annoté pour le Club français du Livre, en 1963). En voici à nouveau le texte:

 

" PER ME SI VA NELLA CITTA  DOLENTE,                Par moi l'on va dans la cité dolente,

PER ME SI VA NELL'ETERNO DOLORE,                     Par moi, l'on va dans l'éternelle douleur,

PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE.                 Par moi l'on va parmi la gent perdue.

GIUSTIZIA MOSSE IL MIO ALTO FATTORE;             La Justice inspira mon sublime artisan;

FECEMI LA DIVINA POTESTATE,                                La divine Puissance m'a faite,

LA SOMMA SAPIENZA E IL PRIMO AMORE.           Et la Sagesse suprême et le premier Amour.

DINANZI A ME NON FUR COSE CREATE                 Avant moi il ne fut rien créé

SE NON ETERNE, ED IO ETERNO DURO                  sinon d'éternel, et moi je dure éternellement.

LASCIATE OGNI SPERANZA VOI CH'ENTRATE!    Vous qui entrez, laissez toute espérance !

Queste parole di colore oscuro                                    Ces paroles de couleur sombre,

vid'io scritte al sommo d'una porta:                            je les vis écrites au haut d'une porte:

perch'io: "Maestro, il senso lor m'è duro."                aussi je dis: Maître, leur sens m'est dur."

Ed egli a me, come persona accorta:                        Il me répondit, en homme informé de mes pensées:

"Qui si convien lasciare ogni sospetto;                    " Ici il faut bannir toute crainte;

ogni viltà convien che sia morta.                              il faut qu'ici soit morte toute lâcheté.

Noi siam venuti al loco ov 'io t' ho detto,                  Nous sommes arrivés au lieu où je t'ai dit

che tu vedrai le genti dolorose,                                  que tu verrais la race douloureuse

ch'hanno perduto il ben dell' intelleto."                     de ceux qui ont perdu le bien de l'intelligence."

 

 Je me suis souvent posé de nombreuses questions autour de ce mur: dans la chronologie de ces deux fresques, par exemple, laquelle fut réalisée la première? Et puis dans la réalisation: pourquoi, dans le bas de l'Enfer, toute une partie semble seulement ébauchée ?

détail chaudron inachevé.jpg

 

 

 Ici, l'on voit le premier jet dessiné de l'artiste, avec un diable tout juste esquissé sur "l'intonaco" (l'enduit terminal) Qu'est-il arrivé ? Serait-il possible que les explosifs (que l'on aurait, parait-il , utilisé, sous la conduite de l'Inspecteur des Monuments historiques de l'époque dans les années 1930 pour éliminer un quart de la chapelle côté ouest , mais oui!) aient dégradé la fresque au point qu'elle a perdu par endroits ses couleurs? Peu vraisemblable. L'hypothèse de l'inachèvement parait la bonne, mais alors, pourquoi ? à quelle date ? 

 

chaudrons de l'enfer copie.jpg

Ici, la base de la scène de l'Enfer, avec ses chaudrons montés sur pieds et portant le nom des sept péchés capitaux bien remplis d'âmes pas si tourmentées que ça:

détail chaudron superbia.jpg

Superbia (l'orgueil),

Avaritia (l'avarice), Lusuria (la luxure), Ira (la colère) ... il nous manque, probablement disparus avec la destruction du mur, Gula (la gourmandise), Acedia (la paresse) et Invidia (l'envie)... Que chacun se reconnaisse!

A y regarder de plus près, nous avons peut-être une réponse à notre question chronologique (merci à Sandra d'avoir attiré notre attention sur cet élément):

détail enduit enfer copie.jpg

L'enduit du chaudron "Superbia", à l'extrême gauche de l'Enfer se prolonge par-dessus le motif de papier plié qui sépare l'Enfer des six Saints ...  Ce qui semble signifier que la scène de l'Enfer est postérieure à l'image des saints! Et ce qui pourrait également expliquer en partie que la réalisation cette scène infernale ait pu, on ne sait pour quelle raison, être brutalement interrompue. Que s'est-il passé, dans ce début du XVI° siècle, pour que le fresquiste interrompe, par la force des choses, son oeuvre ?

 

porte d'entrée.jpg

A la base de la porte, regardez bien, on croit apercevoir comme des statues sculptées,

 

détail tête diable hachoir  porte.jpg

 et un grand diable rouge armé d'un hachoir s'apprête à trancher la tête qui sort à peine du mur.

 

détail diable velu.jpg

Dans cet enchevêtrement de bourreaux et de victimes, ce diable -ci est bien simiesque, avec ses pouces opposables des pieds

sarabande 2.jpg

La luxure a entraîné en enfer ces deux damné(e)s retourné(e)s à l'état bestial de quadrupède:

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... et tandis que ce diable chevauche ce(tte )damné(e), un autre lui enfonce un poignard dans le derrière ...

 

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Ici, un autre démon aux traits barbaresques agrippe un damné,

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et là un méchant diable rouge à la queue dressée s'apprête à éviscérer cette pauvre femme à sa merci...

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Gula! Gula! Gula! Gavage éternel ...

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Dans le haut de la fresque ...

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les inscriptions: à gauche, dans la porte,  le texte "lisible", à droite sous le bras du personnage étranglé par un démon, un autre texte difficilement reconnaissable ...

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toujours dans le haut de la fresque, une tête de monstre armée de dents pointues comme un requin dévore un damné, dont il ne reste plus que les fesses et les jambes

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tandis que ce grand démon s'attaque à cette autre âme perdue ...

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Au centre de la fresque, le monstrueux et vorace Lucifer et sa brassée de damnés, avalant et expulsant inlassablement ses victimes, une parodie de l'Alpha et de l'Omega ...

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tandis que flotte dans les flammes cette grande tête mélancolique

Enfer copie.jpg

"si j'aurais su, j'aurais pas v'nu ! "

(Tigibus, dans la Guerre des boutons de Louis Pergaud):

"Le riche répliqua: "Eh bien! père, je te prie d'envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j'ai cinq frères: qu'il leur porte son témoignage, de peur qu'eux aussi ne viennent dans ce monde de torture!"

Abraham lui dit: "Ils ont Moïse et les Prophètes: qu'ils les écoutent!

-Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront."

Abraham répondit: "S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts: ils ne seront pas convaincus." "

Evangile selon St Luc (16, 19-31)

 

En attente de sauvetage!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Quel boulot !C'est formidable. Tu nous apprends à bien déchiffrer cet enfer ! Quel machiavélisme si j'ose dire !!!!! Quelle imagination !

A la prochaine visite du lieu, je serai à même de mieux regarder et apprécier.

Écrit par : MTK | 23/02/2016

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