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31.01.2008
2/ la chapelle San Quilicu de Cambia, suite
… suite de la note précédente…
A propos du fruit offert à Eve par le serpent.
En Corse on pourrait y voir, à la place de la pomme, une figue, ce qui faciliterait grandement par la suite le premier habillage d’Adam et Eve : les feuilles du figuier sont juste de la taille adéquate pour cacher ce sexe qu’ils viennent honteusement de découvrir – c’est du reste ainsi qu’Albert Dürer choisit de figurer cette scène - La feuille du pommier serait trop petite, la feuille de bardane assurément trop encombrante et peut-être n’en auraient-ils pas eu sous la main, bref la figue fait parfaitement l’affaire, d’autant que c’est un fruit plutôt chargé de sens : la figue et le raisin ne sont-ils pas les attributs de Dionysos et de Priape ? Une invitation à « consommer » la figue dont nous sommes tous issus…
Les symboles traversent les siècles sans se soucier du politiquement correct et les sculpteurs de cette époque n’étaient pas pudibonds, on en aura d’autres exemples sur les murs de cette chapelle.
Ici, le petit personnage surplombant l'abside à l'est, semble saluer le soleil levant de toute sa vitalité: il rappelle fortement les personnages sculptés en ronde-bosse des chapelles d'Aregno et de Murato.
Et si ce n’est pas une figue, c’est une pomme, bien sucrée et toute féminine, même si l’on sait que la pomme n’était encore présente en Orient à l’époque de la Genèse … Et si c’est une pomme, cela facilite aussi grandement l’interprétation puisque son nom latin est malum, le terme recouvrant du reste d’autres fruits comme le coing, la grenade, le citron, la pêche, l’orange, homonyme de malum, le Mal. Nous y voilà ! Et c’est Eve bien sûr qui en fait cadeau à son "grand benêt d’Adam" (pardon!), lequel manque de s’étouffer en la mangeant trop vite (on le représente souvent portant la main à sa gorge : d’où la pomme d’Adam).
Si l’on trouve fréquemment sculptée sur nos églises romanes de Corse cette représentation de la Tentation d’Adam et Eve, elle disparaît complètement de l’iconographie dans les églises baroques de l’île : c’est que le Concile de Trente est passé par là transformant cette malédiction du péché originel en message de rédemption.
C’est ainsi que Marie, la mère du Christ venu racheter le péché originel, a transmuté le nom de EVA, la mère originelle, en AVE.
(Ici, l'Annonciation sur un tableau d'une église du Cap Corse: "Ave Maria ...", proclame le phylactère de l'archange Gabriel)
Désormais, sur les autels retables de nos églises, la Mère céleste nimbée de lumière écrasera sous ses pieds nus le serpent du Mal, et, regardez bien, le Malin tient dans sa gueule une pomme…
(représentation de l'Immaculée Copnception, entourée des symboles des litanies - miroir sans tache ... - la tête ceinte d'étoiles , les pieds sur Satan et le croissant de lune, "belle comme une pensée de Dieu" -dans une église du Cap Corse)
Mais revenons à San Quilico.
Sur les façades latérales, tous les modillons des arcs sont ornés de décors sculptés: têtes humaines ou animales, étoiles, fleurs, cordelières, croix , alternent avec des motifs géométriques.
Voici une charmante figure mi-ange mi -diablotin...
et un peu plus loin, une bien curieuse sirène bifide...
plutôt triton, non?
La façade latérale sud est percée d’une porte surmontée d’un très beau tympan posé sur un linteau massif et mouluré : sous l’arc surhaussé où courent des entrelacs élégants lui faisant une auréole, un personnage se tient solidement debout, jambes écartées, sa tunique (me semble-t-il) serrée à la taille par une ceinture. De sa main gauche il empoigne le cou d’un gros serpent aux dents menaçantes et de l’autre il s’apprête à trancher la tête du monstre avec son glaive : le serpent monstrueux se tord puissamment autour de l’homme dont toute l’attitude déterminée et calme proclame la victoire du Bien sur le Mal…
C’est par cette porte que j'entrerai. Les fresques ( XVIème siècle) apparaissent dans le choeur, en partie cachées par un petit autel baroque et ses bas-côtés flanqués contre les piliers de l'abside. Je n'arrive même pas à m'insurger contre cette construction tardive qui occulte les pieds-droits de l'arc triomphal et empêche une vision globale de l'ensemble : la lumière qui entre par la porte vient joliment caresser les frontons interrompus de l'intrus.
Il règne ici un esprit d'enfance. Ce que je ressens ici plus qu'ailleurs, c'est cette profusion de personnages et de décors fleuris planant dans une athmosphère de tendresse absolue. Artiste populaire qui veut bien faire, essaie de se plier aux exigences iconographiques des commanditaires, s'embrouille parfois dans les consignes, mais témoigne de l'essentiel malgré les maladresses ou les erreurs, fait voler ses anges façon Chagall dans des nuées d'étoiles, parsème les robes de apôtres de fleurettes, de rinceaux.
Sans faire trop d'effort, je l'imagine, ce fresquiste, parfois appliqué et incertain, tentant de maîtriser la perspective des carrelages fuyants, multipliant les motifs floraux, les papiers pliés, les mosaïques, parfois inspiré et toujours tendre...
Au centre, il a voulu représenter la Trinité et non pas , comme ailleurs, le Christ Pantocrator. De celui-ci, il a tout de même étrangement emprunté la silhouette générale, la taille imposante et le livre traditionnel ("EGO SUM LUX MUNDI..."), mais ce douxVieillard au regard empreint de mansuétude, aux sourcils interrogatifs, à la bouche bien dessinée sous un nez aquilin, à la barbe blanche et qui vous bénit du sein de l'abside est bien censé être Dieu le Père, tenant sur ses genoux son Fils en Croix, la tête surmontée de la colombe de l'Esprit Saint. Le bleu intense du fond de la mandorle fait efficacement ressortir l'ensemble.
D'un graphisme moins soigné, le Christ en croix dans le giron du Père, comme l'enfant Jésus dans le giron de sa Mère. Là aussi, l'artiste s'applique à dire les choses: le sang jaillit des plaies du crucifié couronné de longues épines acérées, et l'Esprit Saint "inonde" la tête du Père.
Le soleil et la lune accompagnent la scène, là aussi inversés, pas à leur place "réglementaire", mais qui s'en plaindra?
"Mille anges divins, mille séraphins, volent alentour de ce grand Dieu d'amour", comme dit le vieux chant de Noël...
Au pied de la mandorle, de part et d'autre, le tétramorphe rencontre de légers problèmes "d'étiquetage": nos évangélistes saint Luc, Saint Matthieu, Saint Marc et Saint Jean se sont un peu mélangés, à qui le lion, à qui le taureau, à qui l'ange?
Sous leurs pieds, l'assemblée animée des apôtres...

A droite, à côté d'eux, la Vierge présente l'Enfant Jésus debout sur ses genoux. L'apôtre le plus proche les regarde avec amour.
Dans les écoinçons de l’arc où « d’ordinaire » se trouve la représentation de l’Annonciation, là aussi c’est la surprise : à gauche, saint Michel Archange pèse d’une main les âmes, comme attentif à garder l’impartialité de sa fonction, de l’autre il maintient sans effort sous sa lance un vilain diable poilu, griffu, dentu à souhait, armé d’une sorte de longue pince à sucre pour harponner l’âme du damné sur le plateau descendant de la balance – sur l’autre, la petite âme légère du bienheureux s’élève en prière…
A droite, c'est le personnage, malheureusement mutilé par la dégradation, de sainte Julitte, la mère de Saint Cyr (San Quilicu, le saint patron de cette chapelle): un visage de Madone, gracieux et tranquille, aux yeux en amande, son manteau protecteur ouvert sur ce qui doit être le petit San Quilicu (dont on a perdu une partie) en robe rouge et dont on voit dépasser les pieds entre ceux de sa mère...
Cette chapelle fait partie des quatre élues qui vont connaître une restauration imminente... à suivre!
Elizabeth
02:55 Publié dans patrimoine des chapelles à fresques en Corse | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note





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Commentaires
Cette fresque d'Adam et Eve est magnifique car elle ouvre une autre porte d'explications possibles : celle de la filiation de cette imagerie de l'ancien testament qui est manifestement reliée à un symbolisme encore plus ancien.
Le serpent apparaît dans bien des cultures du monde. Il représente souvent l'énergie de la vie. Le mythe européen de Mélusine, la femme serpent, reprend ce même symbolisme.
On peut analyser de façon bien différente la scène :
- l'arbre qui tire son énergie de la terre, par ses racines, monte vers le ciel et porte des fruits, c'est "l'Arbre de Vie".
- le serpent représente l'énergie vitale qui coule en lui, celle qui produit les fruits
- Adam et Eve, de part et d'autre de l'arbre, tendent une main vers lui, l'autre couvre leur sexe. On a toujours analysé la scène comme une scène de pudeur. Or, comme le montre la sculpture priapique, les organes sexuels n'ont pas toujours été honteux. Ils sont au contraire eux aussi symboles de la vie et de la capacité de celle-ci à s'auto-reproduire à travers la procréation. Adam et Eve se tiennent le sexe pour représenter la fertilité du couple humain qui prolonge la vie par sa descendance. La main tendue vers l'arbre évoque à la fois la protection, l'attente du fruit et la gratitude.
Si on l'analyse selon des codes symboliques pré-chrétiens cette scène du couple primordial prend un tout autre sens.
Elle est dédiée à la vie et à la fertilité.
Ecrit par : philippe hirou | 23.07.2008
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